Les prédateurs agissent dans leur intérêt exclusif. Ils avancent
masqués, ils utilisent de belles théories, ils retournent la réalité à
leur avantage. En guerre, dans la gestion des entreprises ou sur le
marché du travail. Un court article de James K. Galbraith, publié dans
le dernier numéro de la revue interdisciplinaire de sciences sociales a
contrario, manie le principe de prédation comme un projecteur éclairant
d’une lumière nouvelle quelques événements qui ont défrayé les
chroniques récentes.
Imaginée pour la première fois en 1899 par Thorstein Veblen dans la
Théorie de la classe de loisir, la prédation emporte toute une société
quand, au fil de son évolution, elle se précipite dans la lutte, le
combat, la soif du gain à tout prix. Jusqu’à l’emprise finale de la
possession sur les vivants et les objets. Bref, l’avoir efface l’être à
la gloire de la puissance du propriétaire.
La guerre préventive en Irak, menée tambours battants par
l’administration américaine, aux ordres de son vice-président Dick
Cheney, prend une toute une autre allure si on la regarde avec les yeux
des prédateurs. Loin de viser des armes de destruction massive
inexistantes, l’invasion des GI’s sert davantage un réseau d’affaires
qui navigue entre pots-de-vin, contrats commerciaux et valeurs
boursières des entreprises militaires. Sans tout réduire à cette seule
explication, le principe de prédation élargit la compréhension d’une
attaque mise trop vite sur le compte du pétrole et de l’impérialisme
rampant des Etats-Unis.
L’effondrement des caisses d’épargnes américaines à la fin des années
huitante illustre à son tour l’œuvre de prédation de groupes avides de
plus value détournant habilement en leur faveur la gouvernance des
sociétés avec la protection de la Federal Reserve (la banque centrale).
C’est que la conduite des entreprises souffre de plus en plus des
rapaces qui la parasitent. Clientélisme, conseils de direction
télécommandés, actionnaires à la fois otages et pourvoyeurs de fonds
qu’il faut retenir, PDG transformés en spécialistes des relations
publiques rassurant tout le monde, désinformation organisée relayée par
les médias, donnent la mesure de la gravité du phénomène, où la
volonté de puissance se pare volontiers de mensonges.
Comme celui colporté par les partisans d’une réforme profonde du marché
du travail entre flexibilité et baisses de salaires, gages du
plein-emploi. Or James K. Galbraith, données empiriques à l’appui,
démonte l’efficacité inéluctable du modèle cher au patronat et aux
milieux néolibéraux. Un programme qui insiste tant sur le droit de
licencier vise plutôt l’enrichissement d’une caste que le bien commun.
Finalement, contre les prédateurs de tout bord, il faut activer des
anticorps. Dans le monde du travail, comme le suggérait déjà le père de
l’auteur de l’article – John K. Galbraith auteur du célèbre essai sur
le système économique américain Le Nouvel état industriel (1967) – ce
sont les syndicats. Dans le domaine de la gestion des entreprises, il
faut compter en revanche sur les règles et les lois.
James K. Galbraith, «La prédation économique moderne : guerre, fraude
d’entreprise et cruelle chimère des réformes du marché du travail», in
a contrario, vol.4 – n°1, 2006. Editions antipodes, Lausanne.
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