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Forum: Chocolats Suchard: paternalisme et Etat social

Fondée en 1826, la Maison Suchard se développe sous
l’influence de Philippe Suchard père, puis, et surtout, de son gendre
Carl Russ (entre 1884 et 1924), qui reprendra de son prédécesseur, en
l’amplifiant, sa politique paternaliste. En bref, il s’agit d’un mode
de contrôle et de recrutement de la main-d’œuvre destiné, par le biais
de mesures salariales, à fidéliser l’employé à l’employeur.

Encadrer et former l’ouvrier
A
partir de 1870, plusieurs mesures d’encadrement de la main-d’œuvre
furent introduites. Elles concernaient l’hygiène avec un dispensaire
fondé en 1881 et l’ouverture en 1883 de bains publics avec
fréquentation contrôlée ; la promotion de la morale bourgeoise à la
fois à travers l’éducation, qui devait donner aux ouvriers «le goût
d’une lecture instructive et morale, et les détourner de la littérature
corruptrice malheureusement si répandue dans les centres ouvriers»1, et
la stabilité familiale, grâce à de primes de mariage, de naissance,
d’une crèche et de contrôles de bonne moralité effectués par des «dames
visitantes». La lutte contre l’alcoolisme était primordiale via une
cuisine populaire servant peu de vin et la distribution du salaire le
mercredi afin d’éviter les «débordements ouvriers» en fin de semaine.
Enfin, signalons l’accession momentanée à la propriété au sein de la
cité ouvrière fondée en 1887, occupée par des familles chargées d’en
entretenir les logements, et à l’épargne sous la forme d’allocations
aux jeunes ouvriers, primes octroyées en fonction de l’ancienneté, etc.
Des nombreuses excursions visaient à cimenter la bonne entente censée
régner au sein de la grande famille Suchard. En 1871, le «bon papa
Suchard» exprimait son plaisir à organiser de telles manifestations «en
l’honneur de ses ouvriers, auxquels il devait la prospérité et
l’accroissement de sa maison»2.
Dans leur ensemble, ces mesures
concourraient donc à la formation et à la sujetion des travailleurs
dans l’entreprise. Il s’agissait de fixer spatialement la main-d’œuvre
et de la socialiser aux pratiques du travail voulues par la Maison
Suchard : le respect des horaires et de la hiérarchie, l’acquisition
d’un «savoir-faire», etc. Celles-ci servaient également à la promotion
commerciale des produits.

Le paternalisme en question
Au
cours du xxe siècle, et plus encore à la mort de Carl Russ, le
paternalisme est remis en cause. En premier lieu, les ouvriers de la
Maison Suchard cherchent à s’organiser pour résister à l’ambition de
contrôle total de leurs actes par le patron. L’année 1907 marque ainsi
la première tentative de syndicalisation des ouvriers de la Maison
Suchard. Carl Russ-Suchard y réagit durement, congédiant plusieurs
ouvriers et mettant lui-même sur pied une Commission ouvrière qui
provoque la mort rapide d’un syndicat auquel Carl Russ ne reconnaissait
aucune légitimité. Dans une lettre adressée au syndicat, il écrivait :
«Il nous est impossible de tolérer des éléments de discorde dans nos
établissements, où jusqu’ici a toujours régné une bonne entente, basée
sur une confiance réciproque [ ?] Nous vous répétons, Messieurs, que
nous continuerons à traiter avec nos ouvriers seuls tout ce qui nous
intéresse réciproquement»3. Ce n’est qu’en 1919 que le syndicat sera
finalement créé, mais il n’aura que peu de pouvoir jusqu’à la mort de
Carl Russ. Si le paternalisme paraît donc freiner la contestation, il
n’en demeure pas moins que le mécontentement est tangible. Il se
manifeste également à travers la réinterprétation, par les ouvriers, du
sens premier des institutions de la Maison Suchard (voir encadré).
En
second lieu, la disparition en 1924 du «vénéré Chef », personnifiant la
politique paternaliste, en rend le maintien difficile. Le Comité de
direction, composé encore en partie par des membres fidèles à
l’ancienne ligne, ne peut plus lutter contre le Conseil
d’administration (les actionnaires). Ce dernier, privé des dividendes
sous le règne de Carl Russ, s’appuie sur la situation de crise
économique des années vingt pour rationaliser la production. Les
institutions patronales sont dès lors utilisées surtout pour contrer
les effets de la crise, perdant là encore leur sens originel.
A
partir de la fin des années vingt, cependant, la charge financière est
trop lourde, et l’intervention de l’Etat peut soulager l’entreprise. A
travers ses agents, il vient relativiser l’arbitraire patronal en
rendant du même coup difficile le maintien du paternalisme. Bien que
dans le cas Suchard, la pratique de l’Inspectorat des fabriques soit
très orientée vers la défense des acquis patronaux, elle introduit un
droit de regard dans les affaires «privées» des industriels de la part
de l’administration publique. Carl Russ déplorait déjà en 1907 «La
tendance à légiférer sur tout». Les membres de la direction doivent
ainsi composer de plus en plus avec des réglementations extérieures à
l’entreprise.

Le passage à l’Etat social
Dans le cas Suchard,
l’émergence de l’Etat social est favorisée par l’action des agents
bureaucratiques, par la pression indirecte des ouvriers, et par le
choix d’une partie des dirigeants qui, à la mort de Carl Russ, se
déchargent ainsi de problèmes financiers lourds sans remettre
fondamentalement en cause leur domination sur la main-d’œuvre. En
socialisant les ouvriers au travail, le paternalisme avait accompli son
œuvre. L’Etat social permettait dans la lignée une mobilité accrue des
travailleurs et, pour l’entreprise, une focalisation sur la production.
Plus d’Etat (social), semblait-on donc dire à l’époque, au sein des
milieux qui en critiquent aujourd’hui le poids.

La
redéfinition, par les ouvriers, du sens des institutions paternalistes,
illustre la recomposition de la domination patronale. Les propos du
Comité de direction relatifs aux maisons ouvrières en 1922 en
témoignent: «Les loyers demandés pour les logements des maisons
ouvrières ne sont plus en rapport avec la situation actuelle. Ils
créent une injustice entre les ouvriers, qui ne reconnaissent pas les
avantages qu’ils en retirent [ ?] Plusieurs locataires ont pris des
pensionnaires, ce qui n’était pas dans l’esprit des maisons ouvrières,
et n’est autorisé que dans des cas tout à fait spéciaux ».

1Fonds Suchard, Rapport d’Ami Campiche (inspecteur des fabriques), Une fabrique modèle, 1894.
2Fonds Suchard, Personnel II, Promenade à Berne.
3Fonds
Suchard, Lettre de la direction Suchard au syndicat des ouvriers de
l’Industrie du chocolat, 15 mai 1907 citée in La Suisse libérale du 25
mai 1907.

L’article synthétise un mémoire de licence présenté à l’Université de Lausanne.

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