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Maisons du peuple: Les édifices de classe partent à la casse

De lieu charitable au monument de la classe ouvrière, la Maison du peuple a connu toutes les mutationsÐ évolution, déclin ou transformation.

A Fribourg, l’une accueille Benetton, à la Chaux-de-Fonds, l’autre abrite les sans-papiers. Etrange destin que celui des maisons du peuple. Démolies, rachetées, transformées en hôtel, quelques uns de ces vestiges du XIXe siècle ont pourtant survécu. Non sans avoir, au fil du temps, abandonné leurs utopies premières. Retour sur image.
Edifices de classe, les maisons du peuple sont nées à la fin du XIXe siècle, de la révolution industrielle, de la prolétarisation de masse et de la concentration ouvrière dans les villes. Les ouvriers, souvent issus de la campagne, arrachés aux métiers et structures traditionnels marqués par le corporatisme et le compagnonnage, se retrouvent déracinés, déculturisés, dépersonnalisés.
Exclus des salons aristocratiques, des cercles bourgeois et des lieux de culture, le peuple a besoin d’espaces sociaux inédits, en réaction aux conditions de travail difficiles. Le café, « salon des pauvres », constitue le premier refuge de sociabilité. On vient y lire le journal, on y discute, on rencontre ses collègues. Mais on y boit, beaucoup et on dépense la paie du mois. Or la question de l’alcoolisme occupe une large place dans le débat naissant sur le mouvement ouvrier. Soit on veut combattre ce fléau en offrant des lieux de rencontres sans alcool. Soit on veut consommer, mais avec modération et sans se ruiner.

Les modèles

Deux modèles de maison du peuple vont donc se développer. L’un s’appuie sur des œuvres philanthropiques bourgeoises, paternalistes et moralisantes. Initiatives d’associations charitables religieuses ou laïques, elles ont pour but de maintenir la paix sociale et de combattre l’alcoolisme. La première maison du peuple offrant des lieux de réunion sans proposer d’alcool est ouverte à Zurich, en 1910. Elle survivra tout de même jusqu’en 1978. De manière générale, les communes soutiennent la construction de maisons du peuple dans les quartiers populaires, afin de calmer les revendications des ouvriers et les éventuels conflits sociaux.
L’autre type de construction répond à une volonté d’auto-émancipation des travailleurs. La Maison du peuple revêt dans ce cas une profonde valeur symbolique: face aux monuments du passé érigés par l’autorité à travers les siècles (Parlement, cathédrales, palais, etc.), la Maison du peuple se veut monument de la classe ouvrière.
Enfin, elle se doit d’être un temple de la culture au service du prolétariat. C’est souvent le seul local à accepter les réunions de gauche. C’est là qu’ont lieu les grandes manifestations syndicales et politiques. Que se donnent les conférences destinées aux travailleurs et les cours de l’Université populaire. C’est de là que s’ébranlent les cortèges du 1er Mai. C’est là encore que l’on trouve les chœurs, les fanfares, les clubs d’échec, les bibliothèques.
La naissance des maisons du peuple répond à une exigence de classe. Pour la financer, les responsables créent des coopératives et s’adressent, entre autres, aux collectivités publiques. Quand une subvention pour une maison du peuple est soumise à votation, le projet est souvent accompagné par ceux de la commune. A Berne, par exemple, on fait voter la construction d’une Maison du peuple en même temps que le casino municipal. A Bâle, on lui associe la construction du bâtiment abritant la Bourse, à Zurich le Kunsthaus.

Le déclin

Le déclin des Maisons du peuple, après 1945, est le symptôme, parmi d’autres, du déclin plus général, voire de la disparition de la « culture ouvrière ». L’intégration des socio-démocrates au gouvernement suisse, le renoncement du droit de grève et la paix du travail ont émoussé le rôle des maisons du peuple. La fréquentation diminue, les salles se vident et les difficultés économiques apparaissent. De plus, les syndicats construisent progressivement leurs propres bâtiments afin d’y loger leur administration.
Aujourd’hui, rares sont les maisons du peuple qui ont gardé leur fonction originelle. Celle de la Chaux-de-Fonds appartient à la commune qui l’a rachetée au début des années quatre-vingt, à la suite de ses problèmes financiers, tout comme le majestueux gratte-ciel de Bienne, construit en 1932, longtemps le plus haut immeuble de la ville.
La Maison du peuple bernoise, créée en 1910 est devenu l’Hôtel Bern. Les chambres y sont chères, mais il accueille les parlementaires socialistes et les radicaux éclairés. A Lausanne, la Maison du peuple, bâtiment terne et sans charme, est sorti des chiffres rouges. Le revenu de l’immeuble atteint
688 000 fr., grâce aux loyers des appartements et surtout du restaurant et du cinéma. Si la Maison du peuple lausannoise parvient à se tirer d’affaire, elle souffre néanmoins de la désaffection des associations syndicales qui boudent des salles vétustes. Mais les travaux de rénovation permettront de rendre ces salles plus attractives et d’en augmenter la fréquentation.
A quelques exceptions près, donc, ces lieux de rencontre et de sociabilité du mouvement ouvrier disparaissent peu à peu. La faute aux partis politiques et aux syndicats qui les ont désertés ou qui ont négligé d’en assurer la bonne gestion.
Mais c’est aussi que les structures sociales ont changé. Les mouvements ouvriers ont contribué Ð et les maisons du peuple y ont joué un rôle moteur Ð à l’amélioration des conditions sociales des travailleurs, qui du coup, ne se retrouvent plus dans des lieux qui leur étaient uniquement destinés.
De plus, d’autres espaces de rencontres sont nés, dans lesquels se construisent les identités communautaires : les mouvements alternatifs revendiquent des lieux propres, les squats dressent des refuges clos, et les organisations anti-mondialisation se retrouvent plus souvent sur des forums internet que dans des salles enfumées. gs

Sources: Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, no 10, Editions d’en bas, Lausanne, 1994.
Mario Scascighini, La Maison du peuple. Le temps d’un édifice de classe, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1991.
Consulter le site du dictionnaire historique suisse, www.dhs.ch

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