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Toxicomanie: Passer de la rue aux centres de contact

Genève ouvre le premier lieu d’injection pour toxicomanes de Suisse romande. En Suisse alémanique, et à Zurich en particulier, on en est à l’heure des bilans.

Coup sur coup, la politique de lutte contre la drogue en Suisse romande bouge. Le canton de Genève a décidé, en mai dernier, d’ouvrir, à partir du 1er juillet, le premier lieu d’injection de Suisse romande. Ouvert sept jours sur sept, géré par le groupe SIDA Genève, il coûtera à la collectivité 600 000 francs par an. Les responsables du projet tablent sur une fréquentation de 50 passages quotidiens. Des soins de santé primaire y seront offerts, ainsi que des entretiens personnalisés. L’expérience se déroulera sur un an et reconduite au cas où l’évaluation serait positive.
Genève a donc fait un bond en avant en matière de politique de la drogue par rapport à ses voisins romands. Elle avait déjà innové, en 1995, en mettant sur pied un programme de distribution contrôlée d’héroïne, suivi aujourd’hui par une cinquantaine de patients. Gage de succès, elle réussit à convaincre une très large partie du monde associatif et politique de la nécessité de ces mesures.

Et les autres ?

Rien d’aussi ambitieux ailleurs en Suisse romande. Fribourg ou Valais n’y pensent même pas. A Lausanne, les mesures visant à prévenir les toxico-dépendances restent prudentes. Une prudence contrainte par l’opposition du canton à ouvrir lieux d’injection et prescription médicale contrôlée d’héroïne
Jusqu’à présent donc, la municipalité de Lausanne s’est contentée de financer des lieux d’accueil à bas seuil, offrant ainsi hébergement, installations sanitaires et nourriture. Des mesures jugées insuffisantes par les associations qui suivent les programmes de lutte contre la toxicomanie dans le canton. Les structures d’accueil à bas seuil regroupent toute personne marginalisée alors que la toxico-dépendance nécessite des mesures spécifiques.
Mais, en mai dernier, le conseiller d’Etat en charge du dossier, Charles-Louis Rochat, a surpris tout le monde, en annonçant par voie de presse, qu’il considérait l’ouverture de lieux d’injection comme licite. En résumé, le canton dit à la ville : débrouillez-vous avec vos toxicomanes, si ça ne nous coûte rien, on ne s’y opposera pas. La commission de la prévention et de la lutte contre la toxicomanie examinera le problème cet automne et transmettra ses conclusions au Conseil d’Etat.
Un local d’injection à Lausanne n’est donc pas prêt de voir le jour, mais un premier pas, celui des tabous, a été franchi. Par ailleurs la ville de Lausanne a annoncé la création de postes de médiateurs de rue à la place St-Laurent, là où convergent les toxicomanes. L’opération, initiée à Zurich, a donné des résultats appréciables

Cinq salles d’injection

Zurich, justement. Si pour la plupart des cantons romands, la seule méthode de lutte et de prévention contre la drogue consiste à distribuer des seringues gratuites, Zurich fait déjà l’évaluation d’une politique menée depuis bientôt dix ans. Michael Herzig, responsable du dossier à la ville de Zurich, peut se prévaloir d’une politique de réduction des risques liés à la toxicomanie qui a porté ses fruits. Sur le fond, la ville mène deux approches : le durcissement de la lutte contre les dealers et les consommateurs dans la rue va de pair avec le renforcement des mesures d’aide et d’accompagnement.
Zurich, entre autres mesures de prévention et de lutte contre la drogue, a créé cinq salles d’injection. Ces centres de contact offrent des repas, des vêtements. Les toxicomanes peuvent venir se doucher, discuter avec des éducateurs, consulter un médecin. Résultat, il y a moins de maladies liées à l’injection de drogues comme les abcès et les maladies de peau, moins d’overdoses, moins de personnes contaminées par le virus HIV.

Rencontres avec la population

Le bilan est donc positif. A quelques nuances près. Du côté de la population, on reste méfiant, même si par deux fois, en 1996 et en 1998, les Zurichois se sont prononcés, lors d’un référendum, en faveur de la création de lieux d’injection et de la prescription médicale contrôlée d’héroïne. Mais les habitants de la ville sont réticents à ce qu’un centre de contact, drainant de nombreux toxicomanes, s’installe dans leur quartier. D’ailleurs, il y a deux ans, la ville de Zurich a dû supprimer un de ses centres parce qu’elle ne trouvait nul espace, nul quartier qui pouvait l’accueillir. Les responsables du dossier de la drogue ont donc mis sur pied une commission d’accompagnement pour chaque centre de contact, composée du responsable du centre, de membres de la police et de représentants du quartier. Au moment de l’installation du site, et pendant six mois, le centre organise des rencontres bi-mensuelles avec la population, afin de donner des garanties et des informations aux gens du quartier.
Autre difficulté à résoudre, la nature du marché de la drogue et la menace de l’arrivée de nouvelles « scènes » de la drogue autour des centres de contact. La ville de Zurich a donc préféré créer cinq centres afin d’éviter une concentration, dans un quartier, de tous les toxicomanes. Pour les mêmes raisons, les centres ouvrent leurs portes à des heures différentes afin que les toxicomanes circulent d’un centre à l’autre. Les autorités veulent ainsi réguler la scène et éviter les phénomènes de violence et les interventions policières.
Après évaluation, les responsables du programme des centres de contact se rendent compte que si les maladies liées à l’injection de la drogue diminuent, le taux d’hépatites est resté stable. Ce virus se transmet en réalité plus facilement que le HIV. Des campagnes de prévention contre l’hépatite vont être organisées avec pour objectif de rendre les toxicomanes attentifs à la propreté des cuillères et de l’eau.
Le programme global contre la toxicomanie coûte 8 millions par année (30 % sont pris en charge par le canton, 70 % par la ville).
Michael Herzig constate un changement dans le comportement des toxicomanes, ce qui implique, à terme, de nouvelles méthodes de lutte et de prévention. Plus personne ou presque consomme uniquement de l’héroïne. Les médiateurs de rue observent une augmentation de la politoxicomanie, c’est-à-dire un doux mélange d’alcool, de médicaments, d’héroïne ou de cocaïne. Alors qu’il y a dix ans, il y avait une scène de la drogue différente des lieux où se rencontraient les alcooliques, aujourd’hui, les consommateurs se mélangent, tout comme ils mélangent les produits.
Autre phénomène, tout aussi inquiétant : l’apparition de nouvelles drogues, de nouveaux produits, d’un nouveau public-cible. Certes, il est rare, aujourd’hui, de voir de jeunes toxicomanes s’injecter de l’héroïne dans la rue. Mais une enquête menée par la ville de Zurich auprès de 500 jeunes allant dans des rave-parties, révèle que 80 % de ces jeunes consomment du cannabis, 50 % de l’ectasy et 39 % de la cocaïne. Et conclut, Michael Herzig, si l’héroïne est la drogue du pauvre, du toxicomane de la rue, la cocaïne se cache ailleurs, dans les bureaux des banques ou dans les soirées branchées. Elle traverse les frontières de classe et d’âge et échappe aux mesures de lutte et de prévention. Un nouvel enjeu à affronter. gs

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