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Note de lecture: De Vevey au Maroc, une vie rêvée

La vie de Marguerite Burnat-Provins, racontée par Catherine Dubuis.

Etrange que le canton de Vaud, fermé par le lac, cerné par les montagnes, ait vu naître tant de femmes au talent artistique généreux. Des femmes dont le talent s’est heurté au conservatisme empesé de ce pays.
Catherine Dubuis, maître d’enseignement à l’Université de Lausanne, a consacré un ouvrage à Marguerite Burnat-Provins, femme écrivain, peintre, galeriste. Pourquoi cette artiste que le siècle a un peu oubliée ? Marguerite Burnat-Provins n’a pas laissé une œuvre foisonnante, ni en littérature Ð elle n’a pas beaucoup écrit Ð ni en peinture Ð ses toiles sont d’une indéniable qualité, mais elles restent un peu inabouties, sur le fil. Catherine Dubuis nous explique, dans son introduction, que ce qui l’a intéressée chez cette femme c’est la constante « discordance » entre ce que dit l’œuvre et ce qu’a été la vie de l’artiste.
Et effectivement, en lisant Les forges du paradis, on est frappé par les tourments de Marguerite Burnat-Provins, son indépendance d’esprit, son impertinence, sa soif de liberté, d’émancipation Ð même si elle n’aurait pas aimé ce mot Ð confrontées au cloisonnement social certes, mais aussi à sa propre morale. Elle se condamnait elle-même tout en refusant la sentence. Catherine Dubuis, en suivant pas à pas les traces littéraires et la correspondance de Marguerite Burnat-Provins, montre la fracture entre la vie rêvée et la réalité, entre le corps et la morale, entre l’indépendance et l’attachement amoureux, entre ce qu’on voudrait être et ce qu’on ne peut pas être.

A Vevey, elle dépérit

Marguerite Burnat-Provins est née dans le Nord de la France, à la fin du 19e siècle, à Arras. Jeune femme, elle monte à Paris et s’inscrit au cours Julian, pour y apprendre la peinture. C’est dans ce cadre-là qu’elle rencontre Adolphe Burnat, un jeune homme de Vevey. Mariée, elle part s’installer sur la Côte, entourée de la riche et austère famille de son mari. Et là, telle une plante privée de soleil, elle dépérit lentement.
Malgré la méfiance et la retenue qu’elle inspire aux notables de la ville, elle s’installe progressivement dans la vie culturelle veveysanne. Elle ouvre une galerie d’exposition, édite des livres, fonde la Ligue de la Beauté, dans le but de protéger les paysages suisses contre les agressions du progrès et de l’agriculture.
Mais c’est en 1906 que sa vie change brutalement. Marguerite a trente-quatre ans, elle est belle, brillante, elle vit entourée d’artistes, entre autres le peintre Ernest Biéler qui lui prête son chalet à Savièse. Elle y rencontre alors Paul de Kalbermatten, un jeune homme de bonne famille valaisanne. Leur amour sera passionnel, public bien sûr, et furieusement scandaleux.

Sur les chemins de fortune

Une année plus tard, elle quitte tout, son mari, Vevey, une ville dans laquelle elle s’est toujours sentie enfermée. Elle part sans argent pour suivre son amant en France où il a été engagé comme ingénieur. Pendant ce temps-là, elle n’arrête pas de travailler et publie Le livre pour toi, qui raconte son amour pour Paul. Le livre rencontre un franc succès à Paris. Se succèdent les voyages, les dérives, pourrait-on dire. Jamais Marguerite ne saura se fixer quelque part. Peut-être ne le désire-t-elle pas d’ailleurs. Elle balance entre le besoin de s’installer, d’avoir une maison, des linges propres et des conserves, le côté fille normande, et son « sang maure », qui la mènerait à nouveau sur les routes, toujours en déplacement pour courir après « le vrai bonheur d’être enfin misérable ». Sa vie est faite d’errances de plus ou moins longue durée, la Savoie, Paris, l’Italie, L’Engadine, quelquefois sur les pas de son amant, ou seule, souvent seule, et sans argent. Puis c’est l’Egypte, dont le climat altère sa santé, déjà très fragile, et la France à nouveau.
Marguerite Burnat-Provins s’éteindra en 1952. Elle aura connu le confort d’un ménage bourgeois, la pauvreté, le succès suivi de l’indifférence. Elle aura connu l’amour, mais beaucoup plus longtemps la solitude. Et surtout, elle aura vécu dans son corps, dans sa chair, les tourments d’une âme n’osant pas aller jusqu’au bout de son individualité. C’est une ombrageuse artiste, haïssant la flagornerie, toutes griffes dehors à l’idée de devoir abdiquer une once de sa liberté. Mais elle a aussi une conception figée de la féminité qui ne lui permet pas d’assumer son talent d’artiste et de l’harmoniser avec son existence de femme. Cette déchirure est au cœur du mal de vivre de Marguerite. Dans une de ses lettres, elle dira :
C’est un mal pour une femme d’être douée autrement que pour la maternité et le monotone devoir quotidien. Le reste est anormal et si je pouvais rejeter de moi tout ce qui m’obsède, ce serait une grande délivrance, dans les circonstances actuelles. L’art demande cette liberté totale que l’homme seul peut connaître [ ?] Je ne suis pas féminine pour un sou, nous sommes nées sous le joug, nous devons l’accepter. Je me révolte donc contre les facultés qui me dominent et m’appellent hors du chemin banal et non contre mes obligations de femme mariée. J’ai l’impression que sous forme de dons multiples des diables se sont réunis en moi pour me tourmenter. Et aussi, ce mot terrible : je me subis.
Une pionnière, une figure malgré elle, voilà ce qui fut son tourment, et la raison de son mal-être physique et psychologique. gs

Les forges du paradis, Histoire d’une vie : Marguerite Burnat-Provins, Catherine Dubuis, éditions de l’Aire, Vevey, 1999.

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