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Médias: Le Temps onze mois après : une navigation au long cours

Presque une année s’est écoulée depuis la création du Temps, paru pour la première fois le 18 mars 1998. Peu de commentaires ont couvert la naissance du quotidien romand. Manière de laisser le temps au Temps. Aujourd’hui, s’il est encore trop tôt pour faire un bilan définitif en termes d’abonnements et d’exercice financier, les lignes directrices du journal sont plus claires. Impressions.

Lundi 23 juin 97 : l’été commençait à poindre le bout de son nez. La saison s’annonçait calme pour les médias romands, la concurrence entre les deux quotidiens semblait saine, et les comptes aussi. Le violet cardinal du Nouveau Quotidien côtoyait le vert épinard du Journal de Genève, et tout le monde trouvait ça normal. La profusion des médias romands n’était pas contestée, elle semblait acquise. 24 juin 1997 : coup de tonnerre, les responsables d’Edipresse et les membres du conseil d’administration du Journal de Genève annoncent le mariage des deux titres. La surprise était d’autant plus grande que rien ne laissait présager la fusion, le choc de l’annonce d’autant plus brutal que les membres des deux rédactions ignoraient tout des tractations. Edipresse et certains membres du conseil d’administration du Journal de Genève avaient ourdi le complot, mené par un porte-serviette efficace, David de Pury. La résistance s’organisa, particulièrement autour du Journal de Genève, elle fut impuissante à freiner le processus de fusion.

Un journal sans histoire

En mars 98, Le Temps naît dans la douleur, réunissant des journalistes frappés du deuil de leurs quotidiens respectifs, anciens concurrents devenus collègues. C’est dans ce traumatisme que Le Temps a dû s’imposer, supporter les inévitables comparaisons avec les deux défunts quotidiens, devenir autre que ce qui l’avait constitué, être ni Journal de Genève, ni Nouveau Quotidien, mais un peu des deux quand même. Et enfin, exercice difficile, conquérir une place déjà acquise. Enfant unique, Le Temps était condamné à devenir indispensable.
Résultat : un + un n’est pas égal à deux. Les qualités du Journal de Genève et celles du Nouveau Quotidien ne se trouvent pas réunies. Parce que les deux parutions n’étaient pas complémentaires mais antagonistes, historiquement irréconciliables. Toutes deux s’adressaient certes à la crème de la société. Mais Le Nouveau Quotidien tentait de la surprendre, de la provoquer, de lui faire plaisir, ou plus perversement d’attiser ses frustrations, alors que Le Journal de Genève en défendait les intérêts, tout en essayant de l’informer le plus sérieusement possible.
Le Temps n’est donc pas né dans les coulisses de l’histoire, comme Le Monde ou Libération. Il n’est pas non plus issu d’un courant de pensée tels Le Courrier ou Le Journal de Genève. Il est le fruit d’un constat économique, des exigences du marketing et de la rentabilité. Et ce n’est pas facile d’être un journal sans histoire, sans passé. Le Temps n’a rencontré ni l’agacement suscité par Le Nouveau Quotidien, ni l’enthousiasme généré par une nouvelle parution. Comme si, dès sa naissance, il s’était fondu, coulé dans le paysage médiatique romand, comme s’il était en train de dire, je suis là, je suis gros, mais ne vous dérangez pas pour moi.

Le pari de la tranquillité

C’est sans doute ce qui explique que Le Temps Ð le titre est à ce propos révélateur Ð ait fait le pari de la tranquillité et de la modestie. Pas de coup de gueule, pas d’excès, des opinions savamment dosées, et surtout pas l’engouement pédagogico-apocalyptique qui caractérisait l’ère Pilet. Le Temps est un journal bien sous tout rapport, de bonne tenue, souple et agréablement austère. Dès lors les plumes, récupérées des deux anciens journaux, et qui faisaient les délices des lecteurs par leur impertinence et leur indépendance, s’effacent (paradoxalement, alors qu’il y a peu de femmes dans les postes à responsabilité, ce sont les personnalités féminines qui se profilent le mieux) ; manque aussi la prise de risque, et une ligne éditoriale plus acérée, moins consensuelle. Le Temps témoigne des courants dominants de notre époque : une pensée politique humaniste, européenne à la limite de l’idéologie, anti-establishment, fascinée par le marché, mais attentive aux résistances organisées de la société civile. Le Temps prône la libéralisation du secteur public, un état moins tatillon, mais consacre de nombreux articles aux labels sociaux développés par les grandes entreprises internationales. Il s’élève contre un syndicalisme jugé conservateur, contre des partis politiques trop frileux, leur préférant des personnalités hors du commun, originales ou iconoclastes. Il fait preuve d’une prudence exagérée dans l’analyse des milieux financiers, mais traite du problème des cadres au chômage dans son supplément, « Emploi et formation », etc. En bref, un centrisme nourri par les mythes modernistes.

Renforcement de la conscience romande ?

Sans histoire, sans affiliation politique ou idéologique si ce n’est l’air du temps, le quotidien romand n’a pas d’ancrage géographique. Le Temps n’est pas seulement un quotidien supra-régional, comme l’était le JdG/GdL, ou comme Le Courrier tente de l’être actuellement pour Genève, Vaud et Valais, occupant le créneau du dernier « quotidien d’opinion » ; il n’est pas non plus uniquement romand comme l’est Le Matin. Journal « hors sol », Le Temps n’a pas d’équivalent en Suisse alémanique : la presse hebdomadaire nationale maintient un haut degré de compétition et entre ses titres (SonntagsZeitung, Weltwoche, Facts) et avec les quotidiens. Laissons de côté la NZZ : sa taille, son engagement partisan, son ancrage essentiellement zurichois, un certain archaïsme formel en font un média hors norme. Le marché, c’est-à-dire le tirage potentiel que peut espérer Le Temps, reste ridicule par rapport aux autres journaux auxquels on le (et il se) compare : Libération par exemple est quatre fois plus gros (200 000 contre 50 000 exemplaires), mais sa pénétration est bien plus faible (200 000 pour 60 millions d’habitants contre 50 000 pour 2 millions).
Seul quotidien national de Suisse romande dans un marché relativement étroit, il échoit au Temps la responsabilité de développer une information de qualité, de renforcer la conscience nationale suisse, tout en évitant les pièges auxquels sa situation de monopole pourrait le conduire : garantir la pluralité, assurer une couverture à la fois généraliste et particulière de l’information. Et ceci dans un champ médiatique où les journaux locaux appartiennent presque tous à un éditeur qui tend à renforcer leur ancrage régional : dès ce printemps, 24 Heures va vraisemblablement inaugurer une nouvelle formule privilégiant plus encore l’information cantonale au détriment des rubriques nationales et internationales. Généraliste plutôt que régionaliste, Le Temps incite le lecteur à adopter de nouveaux comportements. Ce n’est plus son journal, celui qu’on lit le matin, du début jusqu’à la fin, mais plutôt un quotidien que l’on feuillette d’abord, qu’on garde avec soi, puis que l’on reprend le soir, tranquillement. gs

La voilure
Nombre de postes au Temps : 144,4 postes
¥ postes rédactionnels : 92
¥ postes de production : 25
¥ postes de marketing, de l’administration : 25
D’après Jean-Jacques Roth, rédacteur en chef adjoint, la «voilure n’a pas été réduite depuis la naissance du journal. Elle a même légèrement augmenté ».
Origine du personnel :
Sur 169 personnes, 64 collaborateurs viennent du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 66 du Nouveau Quotidien, et 39 d’ailleurs.
Parité :
Sur tout le personnel, il y a 95 hommes et 74 femmes. Dans l’équipe rédactionnelle, peu de femmes assument les postes à responsabilité. Il n’y a aucune femme à la direction (un rédacteur en chef, trois directeurs adjoint), et seules trois femmes sont cheffes de rubrique.

Les capitaines
Le président du Conseil d’administration du Temps est David de Pury. Il est aussi membre du Conseil d’administration de la Fondation Sandoz, elle-même actionnaire du Temps. La Commission de la concurrence a demandé à de Pury de choisir entre le fromage et le dessert, ce qu’il n’a pas encore fait.
Au Temps, les fonctions de directeur Ð représentant l’éditeur Ð et de rédacteur en chef Ð répondant de la rédaction auprès de l’éditeur Ð sont occupées par la même personne, Eric Hoesli. Une confusion de rôles qu’Edipresse a récemment supprimée à La Tribune de Genève.

Vitesse de croisière
Difficile pour l’instant de faire un bilan définitif : le passage complet des abonnements du Nouveau Quotidien et du JdG/GdL vers Le Temps n’est pas encore terminé et les comptes ne sont pas bouclés. Cependant, pour la direction, les chiffres sont plus que satisfaisants :
Bugdet annuel : 36 millions
Déficit : env. 300 000 francs
Recettes publicitaires : confidentielles, mais supérieures aux prévisions
Tirage : 54 000 (dont 85% par abonnement, 15% au numéro)

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