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Souscription spéciale pour les lectrices et lecteurs de Domaine Public : Bleu de Perse

Les Editions de l’Aire ont le plaisir de vous présenter la parution prochaine de l’ouvrage d’Anne Rivier, auteure de Chroniques à DP, Bleu de Perse, dont est tiré l’extrait publié ici. Amour et désamour dans l’Iran d’avant la Révolution. Jeune femme innocente, Hélène croit partir retrouver son mari Jean, coopérant idéaliste, partisan convaincu de l’aide internationale. Mais elle rencontre son destin en la personne d’un homme d’affaires turc, séducteur et cosmopolite. Dans un pays et une culture dont elle ignore tout et qui auront sur elle un impact imprévisible, elle vivra entre clichés et illusions perdues, passant de Téhéran la Moderne aux forêts du Mazanderan éternel. Roman d’apprentissage, roman d’exils croisés, Bleu de Perse décrit le quotidien décalé des Occidentaux expatriés et les inévitables malentendus régissant leurs relations avec les sujets du Shah in Shah, Lumière des Aryens.

Hashem est sur le seuil du Baraquement Sacré. Il a froid aux pieds, ses bottes ne tiennent plus l’eau et voilà quatre jours qu’il pleut. La porte est ouverte dans son dos. La lumière et la chaleur l’aspirent et son corps imperceptiblement se creuse.
Hashem fait l’appel depuis plus d’une heure. Dès qu’un ouvrier s’avance il recule pour le laisser entrer puis reprend sa position de cerbère. Les hommes noirs pommellent son horizon embué de brumes. Il connaît chaque tignasse, chaque échine courbée dans l’effort.
Il aime que ses hommes restent à leur place. Un ouvrier lève-t-il la tête qu’il se méfie. Un de ses subordonnés s’attire-t-il la complaisance ou l’intérêt d’un des ingénieurs qu’il lui est déjà suspect. Il pense que l’ordre voulu sur terre par Allah doit être respecté. Pour lui-même il ne souhaite rien d’autre que cet emploi de contremaître qu’il est venu chercher ici, si loin de sa petite ville de Rasht. Conscient de ses limites, car il n’a plus l’âge des apprentissages successifs. Ni l’envie de se perfectionner dans quoi que ce soit. On le paie bien et jamais à Rasht il n’aurait bénéficié d’une telle stabilité dans le travail.
Ë vrai dire, Hashem ne sait rien faire. Il n’a pas de métier. Mais deux femmes à entretenir. Siyamak, son fils aîné, étudie à Téhéran. Toute la famille s’est cotisée pour lui. Quand il revient pour Now-Rouz, les bras chargés de livres, la bouche pleine de mots étrangers, Hashem se sent inquiet, désemparé. Deux fois, il est descendu le voir dans la capitale. L’ingénieur Weber l’avait emmené dans la jeep officielle, l’asseyant à la droite de Talebi, le chauffeur. Devant, à côté du chauffeur ! Il aurait préféré être dans le coffre, avec les bagages. Ces deux voyages avaient été des supplices. Ë mesure que le paysage changeait, Hashem se ratatinait. Le chauffeur était de Téhéran. Pommadé, bagué, il n’arrêtait pas de siffloter des airs inconnus. Des sons trop courts.
Ë l’arrière, l’ingénieur Weber, quand il ne somnolait pas, s’adressait à Talebi dans un idiome nasillard. Il se donnait beaucoup de peine, notait des mots sur un petit cahier. Puis il tapait Hashem sur l’épaule, en répétant dix fois le mot «œuf» ou «fromage». Alors Hashem riait, parce que c’est cela qu’on voulait.
Un jour, l’ingénieur Weber était venu chez lui, à Rasht. Seul. Comme il s’était annoncé, Hashem avait eu le temps d’acheter le meilleur poisson, de l’esturgeon très frais, très blanc. Parvaneh, sa première femme, avait fait un riz à l’aneth délicieux. Le quart de sa paie y avait passé. Malgré tout, il avait eu honte de sa maison. Le tapis de la grande chambre lui semblait usé et sale, et sa femme ne les servait pas assez vite. Elle avait même renversé un bol de yoghourt aux concombres, ce qui ne lui était jamais arrivé.
L’étranger souriait. Il cherchait ses mots dans son dictionnaire, puis les alignait de son écriture immense sur une feuille blanche. Il tentait de le remercier, de le questionner sur sa famille, son travail. Hashem répondait poliment, un peu sur la réserve. Cette familiarité, cette entorse à la hiérarchie lui paraissaient équivoques. Hashem avait cinquante-trois ans. Il n’avait pas fait d’études, six ans d’école, il savait tout juste écrire et l’ingénieur, riche et savant, le traitait en égal ! Seul un respect irraisonné avait empêché Hashem de considérer Weber comme un hypocrite.
«Eskandiaryié !»
La pluie a redoublé. De la masse sombre, une silhouette se détache. Hashem déteste le conducteur du bulldozer. Sa jeunesse. Cette faculté caméléonne qu’il a de s’adapter au changement. On raconte même, et Hashem le croit, qu’il prête sa femme aux camionneurs de Téhéran, aux contracteurs de Sari.
Eskandiary frôle Hashem de son coude, se découvre et pénètre dans la caverne d’Ali Baba. Une tiédeur épaisse l’engourdit. La salle est plus grande que sa maison tout entière. Sur le poêle, deux théières. Une envie douloureuse de boisson chaude le saisit au creux de l’estomac.
«Alors Eskandiary, tu avances ? »
Au fond de la pièce, assis côte à côte à une table gigantesque, les deux ingénieurs étrangers trient une pile d’enveloppes grises. Eskandiary n’ose lever les yeux. Ce n’est pas qu’il ait peur de Weber. Il commencerait même à l’estimer. L’ingénieur, à peine arrivé, lui avait offert un porte-clés avec une médaille argentée, l’effigie d’un saint homme de chez lui, censé protéger les voyageurs. Et les conducteurs de bulldozer ? Eskandiary n’avait pu retenir un sourire.
«Moi je n’ai pas de clé ? ni de maison, ni de porte.»
Weber n’avait rien compris. Il ne parlait pas le dialecte, à peine un peu de persan. Alors comment Eskandiary aurait-il pu lui expliquer qu’à son âge il habitait encore chez ses parents. Avec Amina, sa femme depuis Now-Rouz. Avec Djangir son frère, Roya sa belle-sœur, et leurs trois enfants. Eskandiary en était gêné. Mais il faudrait bien que tout cela change un jour. Il construira sa maison, il aura des fils. Plein. Qui iront à l’école à Chahi, ou mieux à Téhéran. Qui seront instruits.
L’appel continue. La voix d’Hashem est enrouée, le vieux Rashti fatigue. La nuit va bientôt tomber, les hommes ne bougent plus, enfoncés dans la glaise, ruisselants d’eau glacée. Une armée d’ébène, muette et effrayante par sa seule immobilité. Hashem ne distingue plus personne dans les vagues de brouillard et de pluie, il ne voit que la masse compacte et sombre qui l’oppresse. Ces charbonniers sont-ils vraiment ses frères ? Qu’a-t-il donc, par Allah, de commun avec ces hommes tragiques, ces montagnards décharnés ?
Le soleil, les terrasses, les fleurs de Rasht l’illuminent une fraction de seconde. Puis le souvenir d’un pique-nique avec Charzad, il y a dix jours, au bord de la mer. La chaleur moite sur leurs tempes, les enfants brûlés de sable salé, le goût du pain croustillant à peine sorti du four ( ?)

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