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Chronique : Seule

Jeudi de l’Ascension. Jules est parti très tôt. Un tournoi d’échecs en Suisse alémanique, un de plus à son programme d’amateur. Elle s’est levée pour lui souhaiter bon voyage. Elle a passé son peignoir, l’a aidé à transporter ses bagages. Ils se sont embrassés rapidement, presque furtivement.
– Recouche-toi, dors encore un moment, je t’appelle dès mon arrivée, a-t-il promis.
La porte de l’ascenseur s’est refermée en grinçant. Jules, son sourire radieux coupé par la moitié. Elle est rentrée chez Eux et en un tour de clef s’est retrouvée chez Elle. Seule dans l’appartement ensommeillé, stores baissés sur un silence de caveau. Seule avec ce vide à remplir, cet espace à reconquérir.
Se réapproprier les choses, privatiser les objets communs. Ceux que Jules vient d’utiliser la regardent d’un drôle d’air. Nature morte, Stilleben, ils posent sous les projecteurs du plafonnier. Sur le bleu cobalt de la nappe, il y a la tasse chinoise et ses cernes de café, l’assiette rougie de confiture, le couteau de guingois, la serviette froissée, le pot de yoghourt à peine entamé. Jules a décampé si vite, Jules se réjouissait tellement.
Elle ne s’est pas recouchée, elle a hissé les stores. L’aube avait des lueurs violines. Elle a préparé du thé, grillé le pain, râpé une pomme dans son séré, débarrassé la vaisselle sale, secoué les miettes sur le balcon. Puis elle a effacé Jules en lui volant sa chaise, assise droite sur un fantôme tout chaud. Un plaisir de rapine qu’elle avait oublié.
Les yeux clos elle laisse remonter les meilleurs souvenirs de sa vie de célibataire. Flotter à nouveau sans repères, amarres larguées, moteur arrêté, tenir en liberté la barre de son temps, oh luxe, oh volupté !
Son repas achevé, elle parcourt le journal de la veille. Les nouvelles sont alarmantes, la Guerre des mondes aura bien lieu près de chez elle. Dans moins de huit heures son bout de campagne crépitera sous la mitraille et aux confins de son pays les frontières se hérisseront de soldats. Le Léman entier s’enflammera de révoltes factices, récupérées de celles des vrais damnés de la terre.
Dans sa ville barricadée, les murs auront des oreilles et les carrefours des yeux. Les cortèges bariolés bénéficieront d’un service d’ordre, les manifestants auront leurs bureaux de défense. Altermondialistes en Nike dernier cri, casseurs en rangers et cagoule, policiers chaussés d’acier, on agira de part et d’autre selon des rôles et une distribution déjà solidement établis.
Seattle, Gênes, Davos, Evian, même combat. Lié par la logique médiatique, on reverra donc une fois de plus ce couple pervers, sans cesse encouragé à consommer son union sous le regard des badauds et des caméras pornographes.
Elle a plié son journal en quatre, l’a rangé sur la pile sans état d’âme. Les slogans utopiques lui paraissent toujours plus vides, les répliques rabâchées, les discours à droite et à gauche d’une hypocrisie pendable. Désenchantement, désabusement, gare à toi ma fille, tu es sur la mauvaise pente. La crise de misanthropie stérile menace. Or n’est pas Cioran qui veut.
Tant pis. Ce qui compte aujourd’hui, c’est qu’elle a mis son propre rôle en vacances. Evanouie la fidèle compagne de Jules. Ne demeure que cette femme libre, cette amie généreuse qui le recueille sporadiquement lorsqu’il est dans le besoin.
Et puis leur G8, elle le contestera à sa manière. Reine autoproclamée du G1, elle vivra quatre jours de souveraineté absolue. Elle trônera dans sa bulle de cristal, sourde et aveugle aux misères de ses sujets, perchée dans son quartier sécurisé, a l’abri des événements. Elle ne bougera pas d’ici, n’ira pas se promener le long des barbelés de l’aérodrome, elle n’entendra pas le bal des hélicoptères convoyant les délégations du Sommet. Un monstre d’égoïsme.
Bientôt trois heures que Jules s’en est allé. L’immeuble semble avoir suivi son exemple. L’impression est trompeuse, elle le sait, le gros bâtiment ne dort que d’un œil. Puisse-t-il retarder longtemps son réveil. Elle marche sur des œufs, zigzague à pieds nus sur le sol frais, procédant à de menus rangements. La sonnerie du téléphone la sort de sa torpeur. Qui ose troubler sa quiétude ?
Jules est à l’hôtel. La chambre est correcte, le lit minuscule. La liaison Internet fonctionne, il pourra se brancher sur ses sites échiquéens entre deux joutes. Son premier adversaire a dix-huit ans et 200 points Elo de plus que lui. Funeste pressentiment de défaite annoncée.
– Et toi, ma chérie, pas trop seule ?
– Sans toi, je me sens perdue, mon amour.
Elle se douche, s’habille, se maquille avec un soin particulier. Une reine de G1 soigne sa mise, qu’elle soit en représentation ou non. Coiffée de son diadème elle décide de s’atteler à la tâche. Las, son ordinateur plante. Il se plaint d’avoir été quitté de vilaine façon. Elle se fâche, lui répète que décidément, elle ne le comprendra jamais. Mais est-il nécessaire, dites-moi, de comprendre ses valets ? Après deux essais l’idiot technique se soumet enfin. Quelques paiements par e-banking, une revue de presse électronique, quelques messages, un baiser spécial G1 au Joueur d’échecs lointain, et baste !
Place au rêve, à l’affabulation. Un début de roman, une saga, une épopée ? Elle déménage, s’installe dans le bureau de Jules, l’investit avec papier et stylo. Elle ouvre la fenêtre sur les arbres sifflants d’oiseaux. Le ciel est blanc, salé d’écume comme la mer, la forêt embaume le champignon et la fleur de sureau. L’herbe est haute à faucher, les génisses se sont regroupées sous le pin parasol. Il va faire chaud partout.
Inspiration, seriez-vous là, ondulant sur le champ de blé vert, courant sur l’horizon tremblé ?

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