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Chronique : La fille au parapluie

C’était l’époque où je voyageais beaucoup. Je prenais le train comme on prend le bus, je sillonnais la Suisse avec un abonnement général. En tant que cas social déclaré je devais probablement bénéficier d’une réduction, parce que de mon vivant, j’étais plutôt pingre.
– André est près de ses sous que c’en est maladif, répétait ma mère.
Je filais à la gare aux aurores. Vu l’itinéraire qui m’attendait c’était indispensable. J’arrivais au moment où la dame du kiosque levait son rideau de fer. Elle me causait volontiers, juste deux trois mots, n’empêche, c’était la seule. D’habitude les gens me fuyaient, je les gênais, je n’étais pas conforme, le contraire du modèle courant. Et puis je puais fort, il faut bien le dire, et ça, les gens ne pardonnent pas. Qu’on se néglige à ce point, qu’on dégringole si bas, surtout «quand on a de quoi».
Ma journée, il fallait que je la passe dehors. Depuis la disparition de mes parents, rester enfermé à la maison c’était une torture. Du coup j’étais constamment sur la brèche. L’idée de louper le train, je paniquais, je partais sans me doucher. Mes habits non plus je ne les lavais pas. C’étaient mes uniformes, ma marque de fabrique. L’hiver, le costume gris de l’enterrement par-dessus mon pyjama, l’été, une culotte de peau avec les bretelles edelweiss. ça plus l’odeur, évidemment, je n’étais pas ragoûtant.
Aujourd’hui je me rends compte que j’aurais dû me comporter autrement. Je ne manquais de rien, ils avaient raison, les gens. J’avais hérité l’appartement de mes parents après l’accident. Des beaux meubles, des livres anciens. Un compte épargne à la banque, ma rente qui tombait pile les dix du mois, non, je n’étais pas à plaindre. J’avais tout pour être heureux. Tout sauf le temps.
Je me sentais toujours menacé, acculé par le temps. Les gens ne comprenaient pas ce qui me poussait, cela d’autant moins que je ne découchais jamais. Chaque soir je rentrais au bercail. Par fidélité aux parents. Pour ce surplus de tranquillité. L’angoisse s’atténuait lorsque je bouclais la porte derrière moi.
Répit très provisoire. La nuit je ne dormais pas. Je m’occupais de mes ordinateurs, je les chouchoutais. L’informatique c’était ma passion. Je m’y suis intéressé jusqu’à mon dernier souffle. Je possédais des prototypes rares, des PC monstrueux, les premiers portables importables, d’authentiques pièces de musée. Je me les procurais en Suisse allemande, ni vu ni connu. Plus tard je les commandais par Internet, et ma voisine Madame Richard se chargeait de les réceptionner.
Madame Richard était une amie de ma mère. Après l’accident elle a essayé de la remplacer. Elle me sermonnait sur mon allure, elle n’arrêtait pas de m’inviter à manger. Mais changer de mère à cinquante-six ans, c’est trop difficile. Je refusais ses avances. Je lui mentais. Je travaillais à Granges, j’étais informaticien dans l’horlogerie. Horaires irréguliers, des fois jusqu’à minuit. Elle a fini par gober l’affaire. Les gens sont crédules, ça les arrange. En vérité, plus ils sont proches, plus ils sont indifférents.
En voyage, j’étais très organisé. Je ne me déplaçais pas sans ma sacoche militaire. Avec, dedans, mon abonnement et mon porte-monnaie, une gourde à eau, un couteau suisse, de la ficelle, un paquet de mouchoirs en papier et un jeu de patience. Et mes deux nounours en peluche accrochés aux lanières. Mon pique-nique je l’achetais en route. Les sandwiches CFF étaient chers, infects, à moitié congelés, mais je m’en fichais.
Parce que dans le train le temps devenait mon allié. Je le maîtrisais, je le coupais en quatre, il me pesait moins sur les épaules. Du point de vue humain j’étais moins différent. Pareillement nomade, vivant entre parenthèses. Les contrôleurs me saluaient, certains me reconnaissaient, à force : « Tiens, vous revoilà, vous ! Vous allez où ce matin ?»
Mes meilleurs contacts, c’était avec les hommes. J’engageais la conversation, je demandais le nom d’une montagne, ou celui du prochain village. En règle générale, ils répondaient.
Les femmes en revanche étaient fermées à double tour. On les imagine plus réceptives au malheur d’autrui. Tu parles ! Aucun égard, aucun effort. Je les abordais pourtant poliment, elles ne desserraient pas les lèvres. Elles s’éventaient avec leur magazine, l’air de ne pas en avoir.
Les vieilles se montraient complices. «Nous les vieux, on est discriminés, entre réprouvés faut se soutenir». C’était un leurre. Je m’étais laissé piégé si souvent qu’à la fin je les évitais. Et puis maintenant, les discriminations, c’est n’importe quoi. Même les motards se targuent d’être discriminés.
Mais le pire, c’étaient les jeunes filles. Il fallait les voir pincer la narine quand je m’installais en face d’elles, plonger dans leur sac à dos à la recherche d’un bout de papier à lire. «Votre livre est à l’envers, Mademoiselle !» Ah ça, les pimbêches, je ne les ratais pas. Je les fixais droit dans les yeux, je m’incrustais, je ne les lâchais pas d’une semelle.
Une dont je me souviens, c’est la grande gigue de Neuchâtel. Catogan, jupe plissée, pull cachemire, la vraie péteuse du Bas. Le mouchoir en dentelles qu’elle s’est collé sur la bouche à peine je m’étais assis. Cette espèce de dinde avait fait semblant de descendre à Chambrelien alors que son billet était marqué Chaux-de-Fonds. Dans sa hâte, elle avait oublié son parapluie. Là ma vengeance a été terrible. J’ai patienté jusqu’aux Hauts-Geneveys. Je me suis levé et je l’ai repérée, raidie sur ses fesses, deux wagons plus loin.
– C’est votre parapluie, Mademoiselle ?
Je me vois encore le lui secouer sous le nez devant tout le monde. Elle avait rougi de honte. Et moi, j’avais failli mourir de plaisir.
Trois mois après, je mourais pour de bon.

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