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Chronique : Bagdad salon

A chaque conflit c’est pareil : Antoine et Cléo s’opposent, se mesurent puis se brouillent la durée des combats. Que la guerre ait lieu ici ou là-bas, qu’elle soit avalisée ou non par l’ONU, aucune importance. Le résultat est là : Cléo n’a plus de plaisir à vivre. Elle s’estime trahie dans son amour du monde, des hommes en général et du sien en particulier.
Alors elle quitte Antoine à sa manière, sans jamais partir. Se replie, se recroqueville, se love dans sa coquille. Elle continue de fonctionner, elle se rend à son bureau, assume les tâches du ménage, veille sur le bien-être de leurs deux grandes filles. Et le dimanche, elle se promène avec lui dans la campagne. Comme avant la guerre, quand ils étaient alliés, une époque miraculeuse qu’elle imagine définitivement révolue.
Dès qu’une trêve s’annonce sur les écrans Cléo concède un cessez-le-feu unilatéral. Antoine rapplique illico du front : permissionnaire fringant, il balance son uniforme aux orties, se précipite sur sa femme avec appétit. Cléo apprécie mais n’est pas dupe. Assez sage, en l’occurrence, pour se contenter d’un consensus provisoire, elle collectionne les échappatoires tant elle appréhende le retour de ce malaise de plomb entre elle et lui.
Hélas, un beau jour, imparables, les hostilités reprennent. Antoine renfile son battle-dress, rejoint son unité dans les sables du désert ou les montagnes balkaniques. Et Cléo se retrouve seule à lutter contre leur syndrome domestique, une maladie récurrente qui porte de fort jolis noms (Sarajevo, Kaboul, Grozny, Bagdad) et dont elle a appris avec le temps à repérer les signes avant-coureurs.
ça commence par une Crise Internationale, un foyer qu’on croyait éteint et qui se rallume quelque part. Antoine, d’ordinaire si critique à l’égard des médias, change brusquement son fusil d’épaule. Allume la radio en permanence, valsant entre dix stations et vingt débats contradictoires, dévore la presse écrite afin de «comparer les divers traitements des événements». Plus révélateur, lui qui dénonce les «infos truquées» de la télévision, le voilà scotché au poste à longueur de soirées.
Immanquablement, la Crise s’amplifie et se propage. Chez Cléo et Antoine les repas s’animent, les discussions s’enveniment. Les filles posent des tas de questions. Antoine ne se sent plus de joie. Sa fibre pédagogique réactivée, il étale des cartes sur les assiettes, explique le contexte géopolitique des régions impliquées, s’attarde sur les processus de décolonisation, récapitule les partages et remembrements consécutifs aux déflagrations précédentes.
Cléo écoute poliment. La leçon terminée elle décrète que de toute façon, justifiable ou pas, une guerre est toujours une défaite de la pensée. Antoine ricane. La sensiblerie de sa femme est incompatible avec une analyse raisonnable des enjeux. Lui, Antoine, n’est pas victime de son affect, il voit les choses clairement. La guerre est certes atroce, la guerre est assurément sale mais elle est parfois indispensable.
A ces mots Cléo vire au rouge homard. Elle se lève, jette sa serviette dans la soupière et sort de la pièce en claironnant que ces beaux discours ne l’empêcheront pas d’aller manifester. Avec des gens de cœur qui eux au moins la comprendront. Antoine l’accuse derechef de conformisme, vilipende son pacifisme bêlant. Les filles volent au secours de leur mère pendant que dans l’Univers la Crise enfle et se prépare à exploser.
Alors c’est la Guerre. L’authentique, la Lilith aveugle, faucheuse de jeunesse et d’espoir. A La Sarraz le syndrome devient virulent, la maladie terrasse la famille entière. Accroché à la télé, Antoine se gave du spectacle. L’œil fixe, la bouche ouverte, la main droite crispée sur la zapette, il s’identifie au marine que la propagande newlook filme collé-serré, du ras du casque au talon du pataugas.
Imitant leur père, les filles ont succombé aux nouveaux attraits de la menteuse lucarne. Elles qui ont presque l’âge des soldats, elles ont subi le choc et l’effroi de plein fouet. Les images cadrées in vivo ont mêlé leur tendre chair à la chair vive des combats : corps déchiquetés, civils mutilés à genoux dans les viscères de leur maisons éventrées. Visions des prisonniers humiliés, des colonnes de réfugiés fuyant leur village, individus niés, embourbés dans le cours d’une Histoire qui efface les anonymes sur son passage ?
Aujourd’hui, aux fenêtres des filles de Cléo flotte un drapeau arc-en-ciel. Elles ont accompagné leur mère aux manifs depuis le début du mouvement. La mobilisation faiblit ? Elles n’en n’ont cure. Désormais certaines que la désolation qui a foncé sur les gens de là-bas les concerne ici et maintenant, elles sont résolues à ne pas baisser pavillon devant l’indifférence qui déjà menace.
Antoine les attend en s’ennuyant devant sa télé. Le soufflé retombé, il s’est vite lassé des péripéties de la stratégie. Sur ses porte-avions les chasseurs bombardiers se reposent en ronflant. Et s’il lui arrive encore de se féliciter de la fiabilité de ses missiles de croisière, c’est juste pour le souvenir.
Lorsque ses trois femmes rentrent, il est tard. Leurs yeux brillent, elles ont les pommettes roses, elles sont affamées. L’appartement s’illumine, la cuisine revit. L’air se charge d’effluves. Omelette au beurre, tomates au basilic, elles s’installent pour manger et c’est la paix revenue.
Antoine est heureux. Elles racontent, il les taquine, elles persistent et signent, il rit de leur indéfectible candeur. Le tyran est déboulonné, place à la reconstruction, place à l’avenir. La guerre a été courte, elle est finie, bon sang !
Cléo et ses filles récitent que, même courte, une guerre est toujours trop longue. Un bref instant attendri, Antoine se surprend à être d’accord avec elles.

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