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Chronique : Temps mort

Une année aujourd’hui que son mari est à la retraite. Elle ne le reconnaît pas, il est complètement changé. Il se lève de plus en plus tard. Il traîne à la salle de bain. Elle le surprend souvent à rêver debout devant le miroir, le gillette en l’air, il a abandonné le rasoir électrique, la lame c’est plus agréable, maintenant qu’il a le temps ?
Maintenant que j’ai le temps : il n’a que cette phrase à la bouche. Elle, elle a surtout l’impression qu’il s’échine à le tuer, ce temps. Lui prétend que chaque minute de sa nouvelle vie dure le double des minutes d’avant et que ce doublement l’angoisse.
Sa voisine l’avait pourtant avertie, et sa voisine c’est pas n’importe qui. Une grande dame, toujours sur son trente et un, le cheveu et le regard gris bleu. Des bijoux, des gants en pécari.
– Croyez-moi, ma chère, votre mari n’est pas un cas unique. La retraite des hommes, c’est la pire des épreuves pour nous, les femmes, toutes classes sociales confondues. Et plus d’une a fini par plaquer son époux adoré.
Liliane n’en est pas là, heureusement. Non, ce qu’elle ne supporte pas, c’est cette lenteur, ce retard constant qu’il semble entretenir à dessein dans le cours de leurs journées.
A la cuisine, il mâche et remâche les tartines de son petit déjeuner, tandis qu’elle s’active déjà aux fourneaux. Elle aimerait qu’il libère la place pour peler ses légumes ou battre des œufs. Rien, pas un geste, une statue de sel ! Au bout d’un moment elle en a marre, elle le houspille, le chasse d’autant plus brusquement qu’elle est rongée de mauvaise conscience.
Il obéit et se replie dans le living. Assis sur la bergère, les coudes sur les genoux, face à la télé éteinte, il attend le facteur.
– Moi, le matin, il me fiche une paix royale : à neuf heures pile, qu’il neige ou qu’il vente, mon mari descend boire son café à Saint-François. Les premiers mois, il enchaînait sur une visite à la Banque. Pour saluer ses anciens collègues. L’après-midi, en revanche, je l’ai sans cesse sur les talons, il me suit partout. Plus l’ombre d’une initiative personnelle. Lui, capitaine à l’armée, sous-directeur au Service Clientèle, lui qui a eu dix personnes sous ses ordres.
– Mon seul répit à moi, c’est la cérémonie des journaux. Vous le verriez revenir de la boîte aux lettres avec sa moisson de canards ! Le sérieux avec lequel il épluche la Feuille, Construire, Coopération, Générations, la pub et mes catalogues VAC ou Veillon.
Avant, avec son boulot astreignant et ses horaires irréguliers de chauffeur de bus, il n’arrivait pas à se concentrer sur de l’écrit. Aux terminus on le voyait rarement plongé dans les résultats sportifs, il préférait se dégourdir les jambes, fumer une cigarette au soleil ou discuter le coup sous la guérite avec un usager désœuvré. Un de ces retraités qui vous soûle de questions sur les avantages écologiques des voitures bimodes.
– Lilette, si je vire vieille barbe, comme eux, tu m’avertiras. Promis ?
C’est précisément ce que Liliane s’efforce de faire. Sans aucun résultat. A peine son homme est-il monté dans un trolley qu’il se considère en terrain conquis, harponne le chauffeur. Et là, bonjour la nostalgie !
– A mes débuts, on était deux, vous savez. Les gens entraient à l’arrière, le camarade contrôleur-poinçonneur trônait sur un siège spécial, il dominait la situation, on le respectait. Les incivilités, les déprédations, ça n’existait quasiment pas. A mon volant, on me saluait, on me remerciait, le service public ça signifiait encore quelque chose ?
Liliane, cette logorrhée, ça la gêne. Alors, elle tire son mari par la manche, lui rappelle qu’à son époque, les passagers étaient priés de ne pas adresser la parole au conducteur. Mais vu qu’il ne bronche pas, elle capitule et va s’installer au fond du véhicule, le visage pincé.
Quand il la rejoint elle le gourmande un peu. Il admet ses griefs mais ajoute bien vite pour sa décharge qu’ils sont plusieurs à agir de la sorte, qu’ex-cheminots ou ex-employés des Transports publics, ils ont gardé ce fameux esprit de corps, une solidarité sans faille et une tendance égale à raviver les souvenirs. Et que, nom d’une pipe en bois, c’est humain finalement !
Elle soupire que oui, mais chez toi, Fred, c’est systématique. Tu radotes. A la maison ou au dehors, tu radotes, tu n’en es même pas conscient.
– Ne désespérez pas, Liliane. ça va s’arranger. Le mien, c’est deux années entières qu’il lui a fallu pour encaisser le choc.
– Je ne sais pas si je vais tenir. Ras le bol de l’accompagner en ville tous les jours. Jamais à pied ni en auto, remarquez. Non, depuis sa retraite, Monsieur ne circule qu’en bus. Il paraît que ça lui demande ! Qu’on ne conduit pas ces animaux pendant quarante ans sans que ça laisse des traces.
Une déformation professionnelle, oui. Il doit vérifier le parcours, c’est vital. Ensuite c’est la halte obligée au Café de l’Horloge. Liliane commande un thé. Fred s’offre une bière et papote avec la patronne. Il fait son joli cœur, persuadé qu’elle l’apprécie.
– C’est vrai qu’elle nous accueille en souriant. Mais sourire, c’est son métier, non ? Quand je lui sors ça, mon Fred, il pique la mouche, et puis il boude jusqu’au souper.
– Et le soir, sur l’oreiller, il vous supplie de lui pardonner, l’œil humide, il vous confesse que c’est dur d’être libre, sans projet, sans rôle, sans uniforme. Avec moins de moyens, et trop de temps.
Le temps mort, Liliane, c’est ça qui les tue !

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