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Chronique : Thalasso bobo

Elle en avait fait une, une fois. Elle avait résisté trois jours et mis un mois à s’en relever. Elle avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus. D’ailleurs, dorénavant, elle ne bougerait pas de chez elle en hiver. Et puis ces thalassos, c’est toujours au diable, ça coûte le lard du chat, ça vous bousille le moral et le peu de santé qui vous reste.
Ses arguments n’ont pas tenu la route longtemps. La pression du groupe est irrésistible quand le groupe est amical. Or plus elle vieillit, plus les amis sont indispensables à son équilibre. Elle a donc cédé, avertissant son monde qu’elle ne s’abandonnerait à aucune tripotation, aussi thérapeutique fût-elle. Elle se promènerait, elle ferait trempette, elle organiserait les tournois de scrabble, c’est tout.
L’hôtel l’admit sans enthousiasme dans la catégorie d’accompagnante, titre qui lui promettait une facture plus salée que celle de Jules, élevé lui à la dignité de Curiste. Novice dans la branche, le pauvre chou n’imaginait dans quel bouillon d’algues il allait mijoter.
La veille du départ ce fut le psychodrame usuel. Les voyages forment la jeunesse, pas les couples. Rares sont ceux qui résistent à la corvée des bagages. Paquetage commun ou chacun son barda ? A l’énumération des choses à ne pas oublier, l’escarmouche prit de l’ampleur, enclenchant la mécanique bien connue : Jules provoque et Juliette démarre au quart de tour
– Ton vieux slip de bain noir ? Quoi, «Vintage» ? Tu plaisantes. Va t’en acheter un neuf, par pitié. Et pour le Réveillon, tu t’habilles comment ?
– Mon costume gris ? N’y compte pas, avait-il grommelé du fond de son tiroir, s’efforçant rageusement d’apparier ses chaussettes. Là-bas, St-Sylvestre ou pas, Le Curiste dînera d’un simple yaourt, en peignoir et mules réglementaires.
Finalement élue, bourrée jusqu’à la gueule, la grosse valise bleue avait rendu l’âme à la quatrième tentative de fermeture par fessier assisté. Ils s’étaient alors précipités en ville, avaient quadrillé les magasins d’après Noël pour dégotter sa remplaçante. L’enfilage en parallèle de quelques maillots de bain sous la lumière blafarde des cabines avait achevé de leur saper le moral.
Le lendemain, joyeuses retrouvailles du groupe à Genève. Dans le train pour Lyon, juste avant Bellegarde, annonce par haut-parleur d’une opération de police imminente. Prière aux voyageurs de ne pas quitter leur siège et d’excuser le dérangement. Dès l’arrêt en gare, déambulation, torses bombés, d’une escouade de pandores dans les couloirs. Interpellation, capture et mise aux menottes en direct d’une bande de trois malfrats plus vrais que nature, sous les regards des passagers ? Chic, la France est de retour.
A La Part-Dieu, bus navette pour l’aéroport. Enregistrement, embarquement. Jules se distingue, sonne et resonne sous le security gate. Soumis au détecteur de métaux le bouton de son pantalon finit par avouer.
Vol sans incident. A Biarritz, le thermomètre marque encore dix-huit degrés à dix-huit heures. Le fameux microclimat ! Notre hôtel est un banal complexe de béton rose posé sur son tapis de gazon. On entend le grondement de l’Atlantique, le vent charrie des odeurs de pinède dans les lueurs dorées du crépuscule.
Le hall d’entrée sent le chlore et le linge mouillé. Laisse ici toute espérance, toi qui pénètres en pays thalasso, me souffle Dante du haut de son paradis. Trop tard, j’y suis déjà. Une paire de zombies, peignoir informe et cheveu collé, palabre à la réception. Affalés sur les fauteuils du salon, leurs clones récupèrent de leur «forfait quatre soins» quotidien.
Au desk, l’accueil est chaleureux, l’accent hésite entre Cantona et Cyrano. On nous distribue nos clés magnétiques. Puis des fiches d’identification plastifiées (nos passeports pour l’au-delà), en nous enjoignant de les avoir sur soi en permanence. Elles résument ce que nous sommes devenus dès le seuil de l’établissement franchi. Des assistés, des pris en charge, des enfants obéissants.
Fini les soucis professionnels des uns, abolies les contingences ménagères, pédagogiques ou commerciales des autres. Ici l’homme n’est qu’un mouton baigneur. Il suit le mouvement, se conforme aux horaires, se livre pieds et poings liés aux massages et enveloppements, plie l’échine sous la douche à jet, se vautre dans les boues auto-chauffantes. Quand il ne s’adonne pas au stretching sous-marin, il pédale et rame frénétiquement dans la salle de Remise en Forme.
L’uniforme est de rigueur, il est blanc comme un suaire. Dessous, le corps nu révèle crûment ses excès. Dans la tête, l’esprit est en veilleuse. Son libre arbitre au vestiaire, la prédestination acceptée, ici l’Homme Moderne abdique enfin.
Réunion plénière du groupe au repas du soir. Le buffet est bon. Il serait meilleur s’il n’était agrémenté d’un chœur d’hommes en béret basque qui psalmodie sous leur nez. Des bébés violets hurlent leur révolte sur le ventre de leur Jeune Papa pendant que Jeune Maman, hébétée, se remémore le martyre enduré lors d’un interminable «palper-rouler de la zone bermuda». L’ambiance est morose. Du côté des curistes, surtout. Jules a rendez-vous à huit heures du matin pour la visite médicale obligatoire. Et la Doctoresse s’appelle Madame Lafosse. Dur, dur, les vacances.
A neuf heures, sa fidèle accompagnante s’étirera en baillant dans leur lit. Elle téléphonera au Room Service, commandera son petit déjeuner. Bercée par le roulement de l’océan, elle le dégustera sur le balcon, le visage offert aux embruns, l’œil chaviré de soleil retrouvé.
Deux étages plus bas, épuisés et moulus, les curistes boiront leur première tisane détoxifiante sous les néons.

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