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Chronique: Complainte de la boîte à bébé

On m’a placé chez eux la troisième semaine de l’Avent. Ils m’ont prénommé Noël, à défaut d’instructions plus précises. Pour mes parents d’accueil je suis un cadeau. Le plus beau de ceux qui sont sous leur sapin.
Je suis né clandestin. On m’a déposé une nuit d’été dans un de ces berceaux de plexiglas qui défraient la chronique, en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Je suis un bébé anonyme, un hors-la-loi. Je n’ai pas d’origine, je n’aurai pas d’histoire.
Je suis né de mère inconnue. Jamais pourtant je n’oublierai son regard. Ses yeux comme lacs asséchés, déserts de sel. J’ai compris très vite qu’elle ne m’aimerait pas. J’étais un accident, une erreur de parcours. Peut-on aimer un accident ? Supporter qu’une erreur devenue chair vous condamne au remords perpétuel ?
Juridiquement ma mère est coupable et punissable. Elle m’a abandonné, dépouillé de mes droits, de mon humanité. Elle m’a privé de tout même de haine. Comment lui pardonner un jour, puisqu’elle n’existe pas. C’est en nous interdisant le pardon qu’on nous rend inhumain.
De l’accouchement je n’ai retenu que la violence. La chose m’a paru interminable et d’une brutalité primitive. Je voulais ma mère, elle ne me voulait pas. Elle tremblait de peur. Je suis sorti de cette terreur. J’ai résisté avec rage, nous avons combattu, nos jeunes forces bandées, pendant des heures entières. J’ai fini par l’emporter et je l’ai perdue.
Nous étions dans une pièce sombre aux parois rongées de graffitis. Odeurs âcres et suaves, les fumées du hasch, les vapeurs de l’alcool : je revois un tas de coussins défoncés, des bouteilles renversées, des cendriers pleins. Et un vélo haut sur pattes, insecte appuyé au manteau de cheminée.
Notre lutte à peine achevée ma mère s’est étendue sur le sol, les cheveux fous, les bras en croix. Encore attaché à elle je fixais son ventre mort sans réaliser qu’il était mon unique signature. Je geignais doucement, divaguant entre ses jambes. Ivre de leur blancheur de temple je pensais que vivre c’était voler vers le soleil, indéfiniment.
Mais le corps de ma mère soudain s’est ramassé. Elle m’a chassé de sa lumière. Elle s’est assise, m’a soulevé en fermant ses genoux. Elle a enroulé notre cordon dans sa paume, puis m’a rabattu sur son giron. Alors elle m’a arraché les ailes d’un coup de dents.
Nous sommes devenus deux, deux pour mieux nous effacer. C’est ensuite qu’il y a eu ce regard sec. J’ai deviné que mon chemin ne suivrait pas le sien. Elle m’a couché sur le dos, elle s’est levée et s’en est allée.
J’ai sangloté longtemps, transi sur le parquet rugueux. C’était un soir d’orage aux senteurs d’ozone et de goudron fondu. Je me rappelle ma faim, qui portait en elle toutes les douleurs à venir. Le sein de ma mère, je donnerais ma vie pour l’avoir tété ne serait-ce qu’une seconde.
Se souvenir de l’amour, c’est déjà de l’amour.
Je dormais quand ma mère est revenue. Elle n’était plus seule, un homme l’accompagnait. Ils se sont penchés sur moi, se sont agenouillés à mes côtés, se faisant face. Je percevais leur chaleur, je ne les voyais pas, je ne distinguais que leurs ombres fragiles mais je les entendais parler, leurs voix paisibles battaient comme un cœur, au rythme de mes marées disparues. Un court instant, j’y ai cru. Et eux aussi.
Ils allaient m’emmener ailleurs. Dans un palais de nacre aux murs tapissés d’or fin. Là-bas, il y aurait une salle d’eau somptueuse. Dans une vasque de marbre on me coulerait un bain ondoyant, on me frotterait, on me détacherait du sang noir de ma mère. Ainsi lavé de mon passé, le couple accepterait de me remettre au monde. Et le monde de me saluer par mon nom.
Le rêve n’a pas duré. L’homme et la femme se sont disputés en agitant leurs grands bras, coqs dressés l’un contre l’autre. Leur affrontement m’excluait définitivement.
C’est l’homme qui s’est chargé du transport. Il m’a emballé dans une couverture, fourré dans un panier africain puis jeté sur le siège arrière d’une voiture. Le voyage a été chaotique. L’homme accélérait, freinait, téléphonait sur son portable, argumentait, criait, redémarrait. Moi je restais silencieux. Assoiffé, affamé, j’étais anéanti. L’orage avait cessé, ma première nuit était muette. Une nuit sans lune, sans étoiles, sans signe d’aucune sorte.
Juste avant que l’aube ne nous trahisse l’homme a garé la voiture devant un bâtiment gris. Je me suis mis à hurler lorsqu’il m’a tiré de mon panier. Serré sur sa poitrine, entre sa chemise et son blouson, je me suis calmé. A cause de ce cœur qui tapait sourdement contre le mien.
J’étais dans la boîte quand le ciel s’est embrasé. Les vitres de ma prison étaient tièdes et veloutées. Une alarme a sonné dans les profondeurs de l’immeuble. On est venu me délivrer. On a fouillé ma cage du haut en bas à la recherche d’une lettre, d’un désir, d’un indice. Rien.
Des mois durant j’ai été un sans-papiers dans le pays qui m’a vu naître. Mais moi j’ai eu de la chance. On m’a soigné, dorloté.
On m’a placé chez eux la troisième semaine de l’Avent. Mes parents d’accueil espèrent pouvoir m’adopter bientôt. Ils m’ont prénommé Noël, à défaut d’instructions plus précises.
Je n’aurai d’autre histoire que celle que je m’inventerai.

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