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Chronique: Quitter son jardin

Je vous remercie de me recevoir, Monsieur le Curé. Je voulais avoir votre avis avant de me décider. Les enfants viennent dimanche prochain. Les deux, sans leurs conjoints, ce qui est exceptionnel. Une réunion de famille. Personnellement je suis au courant du but de leur visite, mais je n’ai pas vendu la mèche. De toute façon, ma femme Martha et moi, on ne se parle presque plus. Cette fois elle doit se douter de quelque chose. Elle a téléphoné à notre belle-fille, elle l’a cuisinée pour essayer d’en savoir plus.
Elle sait pertinemment que ça nous guette et que c’est inévitable. Avec ses cannes, elle est complètement dépendante. Ca fait longtemps que je m’occupe des courses. Trop longtemps. Quand ils apprennent mon âge dans les magasins, les gens ne me croient pas. Nonante ans en février. Depuis cet été pourtant je péclote, je me sens faiblir. Vraiment.
Mon fils a pris contact avec plusieurs EMS. Il nous apportera les prospectus. On les épluchera puis on choisira de s’inscrire ou non. Il m’a assuré qu’il n’y avait rien d’urgent. Il a ajouté que les listes d’attente étaient surchargées. Pas besoin de dessin, j’ai compris le message. Après Noël, on déménage. Mon jardin refleurira sans moi. Quitter la maison que j’ai construite de mes mains, en travaillant dur, en économisant chaque sou, ça va être une épreuve. Elle sera surmontable vu que les enfants ne s’y intéressent pas. Mais lâcher mon jardin l’année où les rosiers de l’entrée avaient enfin repiqué ? Vous les aviez vus, n’est-ce pas ? Et la haie d’hortensias, et mes bégonias rouges ? Les badauds se pressaient au portillon pour les admirer. Non, revivre un printemps sans voir grossir mes pivoines, cette idée m’est intolérable. Mon jardin, c’est mon refuge, vous comprenez. Le seul endroit où on me fiche la paix.
Quand mon fils m’a raconté que dans certains établissements à la campagne les pensionnaires avaient la possibilité de gratouiller quelques plates-bandes, j’ai doucement rigolé. Ca serait comme peigner une perruque pour un coiffeur à la retraite ! Non, il faut que je me résigne. Se défaire, abandonner, céder, perdre à jamais, voilà les verbes qui me restent à conjuguer.
D’abord il y a eu la voiture. Si vous saviez combien j’appréhendais le moment où je devrais y renoncer ! Je ne roulais plus beaucoup, le supermarché et retour, n’empêche : ma voiture c’était aussi un espace de liberté. J’ai posé les plaques de peur qu’on ne m’y oblige. Martha n’a pas apprécié. «Tu verras que les enfants vont en profiter pour nous pousser vers le home».
Mon médecin, lui, m’a félicité. Ce sacrifice-là il n’aurait pas osé me le demander. C’est un homme de cœur. Il a des antennes. Trente-deux ans que je le pratique, alors, vous imaginez. On a vieilli ensemble. Lui moins que moi, évidemment. Attention, on n’est pas des intimes pour autant. Mes problèmes de couple, par exemple, je les garde pour moi. Domaine privé, chasse gardée, c’est ainsi qu’on a été éduqué, notre génération, pas vrai ?
Ce qui est sûr c’est que, sans moi, ma femme y serait déjà, dans un EMS. Ses nerfs, son zona, plus la fracture du fémur, elle est quasi impotente. Je suis devenu son factotum. Valet de pied, chauffeur, commissionnaire. Mes enfants sont persuadés que je vais me crever à la tâche.
Il faut dire que Martha est invivable. Elle l’a toujours été. C’est son caractère. Les enfants prétendent qu’elle est malade. Et que si on l’avait soignée plus tôt, son existence et les nôtres en auraient été transformées.
Ca, Monsieur le Curé, je ne peux l’admettre. Si elle avait été gravement atteinte, ses différents docteurs m’auraient alerté, non ? Finalement, pendant toutes ces années elle a correctement mené son ménage, elle a élevé ses gosses de son mieux, et jusqu’au bout. C’est vrai qu’elle éclate à la moindre contrariété, c’est vrai que des crises il y en a eu dès le début de notre mariage. Les pires arrivaient la nuit. Aujourd’hui c’est n’importe quand. Après elle s’enferme des heures entières au salon ou dans sa chambre. Elle récupère. Elle se «rassemble», dit mon fils.
J’ai pitié de ma femme, de ses désordres. Je n’ai plus que ça, de la pitié. Plus une once d’affection. Lorsqu’elle m’agresse, qu’elle m’insulte en dénigrant ma famille ou notre vécu commun, je la hais si violemment que j’en ai des étourdissements. Je ne supporte plus ces chocs-là, ni ces chantages affectifs qu’elle exerce en permanence.
Je m’inquiète sérieusement, Monsieur le Curé. Lundi, à la poste, j’ai glissé et je suis tombé. A genoux devant le guichet, j’avais bonne mine, tiens ! Je me surprends parfois à m’apitoyer sur mon sort. Les actualités télévisées m’arrachent des larmes. Le foot ne me passionne plus. Le journal, je le lis à peine. La politique locale m’ennuie. Moi, Fribourgeois pur beurre, employé municipal de mes vingt ans à ma retraite, c’est un signe ça, non ?
Les enfants suggèrent qu’on se sépare, Martha et moi. Chacun dans notre EMS. J’hésite encore. A vous je peux le confier : j’ai souvent pensé au divorce, par le passé. Je me suis vite repris, je suis un homme de principes. Et puis il y avait les enfants.
Pour ma part je préférerais un asile en pleine ville. J’aimerais finir mon histoire là où elle a commencé. Entre la Basse et la Haute, pour l’éternité.
La maison, on la louera. A des gens qui s’en contenteront, car elle est bien modeste. Qui s’engageront à bichonner le jardin et me permettront d’y monter de temps en temps. Je ne leur donnerai pas de conseil, je ne m’appelle pas Monsieur Jardinier. Je ne les dérangerai pas, je ne sonnerai pas à leur porte. Je me ferai tout petit.
Je compterai les roses et les hortensias, accoudé à la balustrade. Simple promeneur. Mon jardin sera ma dernière promenade. Anne Rivier

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