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Chronique: Le baiser de Judas Ben-Hur

Bienne. J’ai treize ans et ma mère m’emmène au cinéma. C’est un cadeau d’anniversaire. On doit être en décembre. Je revois le bitume brillant et ce brouillard qui salit les fins d’automne. On se dépêche. Ma mère a mis son manteau vert bouteille, elle a l’air de se réjouir. Il pleuvine de travers, la neige n’est pas loin, on sent pointer sa menace dans le vent noir.
Par chance les cours de ski n’ont pas commencé. On m’y a inscrite d’autorité pour la deuxième année consécutive. Je redoute ces mercredis après-midi où, sous la férule d’un moniteur irascible, je perds régulièrement mes moyens. A ski je n’aime que les dévalements en schuss, ils raccourcissent la corvée. J’ai toujours froid, les doigts gelés et deux pieds gauches dans mes souliers détrempés. Je m’emmêle les bâtons dans les piquets, je tombe à chaque tournant avec une sorte de délectation fataliste.
Si je n’arrive pas à slalomer c’est parce que je n’en vois pas l’utilité. Je ne vois d’ailleurs d’utilité à rien à ce moment-là de mon existence. Je suis une gamine osseuse et tourmentée, une Backfisch, dit ma grand-mère, insupportable pour les autres et pour moi-même. A l’école je m’ennuie à crever. En vacances, c’est encore pire.
Je viens d’avoir treize ans et ma mère m’invite au cinéma. C’est probablement un de ces interminables dimanches. D’habitude on sort en famille. Alors, juste elle et moi, l’événement est mémorable. Nous sommes en retard. Nous pressons le pas, traversons le sous-voie, longeons la Maison du peuple. Voilà la Cave Valaisanne à l’angle de la rue et en face la minuscule coopérative Migros des débuts.
A la caisse du Capitole on hésite. Evidemment, je ne parais pas mon âge et c’est mon plus grand désespoir. Ma mère parlemente avec le cerbère, une grosse dondon pleine de seins, en l’occurrence. « Le film contiendrait-il des ébats torrides ? De la violence et des larmes ? Je suis une personne responsable, madame, je connais mon enfant ».
Il y a longtemps que le Capitole de Bienne a disparu. Pourtant je me rappelle parfaitement son hall imposant, ses ouvreuses et leur lumignon baladeur, la salle surchauffée, les murs vieux rose, le velours fané des sièges. Et puis ces odeurs de poussière et de fard, la myriade d’étincelles dans le faisceau du projecteur.
Pendant les diapositives de la « réclame » ma mère déballe des bonbons à la menthe. Aux actualités elle se concentre. La voix solennelle du speaker du Ciné-journal suisse, le cri égosillé du coq Pathé, je les entends quand je veux. Et le chuintement du rideau rouge qui se referme, son soupir étouffé quand il se rouvre. Enfin, la musique du générique jaillit des haut-parleurs. Maman me glisse un mouchoir propre dans la main.
Transportées dans la Palestine du premier siècle de notre ère, nous entrons dans Jérusalem aux côtés du tribun Messala, commandant des troupes romaines d’occupation. Casque à panache, poitrine d’acier, jupette flottant sur une cuisse avantageuse, le fier centurion rend visite à son ami d’enfance, Judas Ben-Hur. L’acteur Charlton Heston (ex-Moïse des Dix Commandements) a rasé sa barbe pour incarner ce fils d’une noble famille juive qui refuse de se soumettre à la loi du plus fort.
Je suis immédiatement fascinée par cet hercule aux yeux doux. Je pressens qu’il va lutter jusqu’à la mort pour que son peuple retrouve sa terre et la liberté. Une tête brûlée, un fondamentaliste, un kamikaze ? Non. Le défenseur courageux d’une cause légitime. Un David contre les Goliath du monde entier. Ce jour-là, Ben-Hur deviendra mon idole et Charlton Heston mon idéal pour la vie.
A peine l’ai-je adopté que mon héros est accusé (à tort) d’avoir tué le nouveau procurateur de la ville. Appréhendé par Messala il risque les galères. Sa mère et sa sœur sont jetées en prison.
Son esclave dévouée, Esther, fille de son intendant, le vénère depuis sa plus tendre enfance. Elle jure de l’attendre, des siècles et des siècles s’il le faut : qu’il ne se fasse aucun souci, elle et son père veilleront sur la propriété en son absence. Car il reviendra, elle en est certaine.
Ben-Hur l’embrasse fougueusement avant de lui être enlevé par les sinistres sbires de Messala le collabo. Je serre le bras de ma mère. Etonnée, elle me scrute longuement dans le noir. Les yeux me piquent, ma respiration s’accélère. Ce baiser a-t-il existé ou l’ai-je imaginé ? Qu’importe puisqu’il fleure à jamais le jasmin, l’encens et la myrrhe.
Et puis, c’est le désert. Enchaîné à ses camarades d’infortune Judas Ben-Hur avance, en ployant sous le fouet. Paysages bibliques, la chaleur, la terre aride, les rochers veinés d’acier. Et partout ces cailloux tranchants comme des lames, arme des opprimés, outil des lapidateurs.
Ben-Hur, torturé par la soif, va s’écrouler quand un jeune inconnu, charpentier à Nazareth, lui donne à boire. J’exulte, j’étouffe, le cœur me manque. Les images pieuses de mon école du dimanche s’animent. La fraîcheur de l’eau sur ma peau, la douceur des paumes du Miséricordieux sur mon front, je m’identifie à ce malheureux supplicié qu’on désaltère.
A l’entracte, dédaignant l’esquimau que ma mère me tend, je me réfugie aux toilettes. Dans la valse affolée de mes sentiments, je sanglote sans pouvoir m’arrêter. L’injustice faite à mon héros, je me la suis appropriée, elle m’atteint personnellement. Je n’ai que treize ans mais ma révolte est adulte. L’injustice est un moteur puissant, une force universelle capable de soulever des montagnes. Et des milliers d’adolescents.
De la suite de l’histoire, de la fabuleuse course de chars, je ne retiendrai que la victoire de mon héros : Ben-Hur s’est vengé. Seul, à la loyale. En un temps où, en peplum et en panavision, la guerre était jolie.
Aujourd’hui, le sable de Jérusalem est recouvert de sang. Et Charlton Heston préside le lobby armurier le plus influent des Etats-Unis. Anne Rivier

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