Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Chronique: Sociologues distingués

Il fut un temps où, en Suisse romande, la sociologie était assimilée à une secte, un dada de pionniers. Les esprits puristes se méfiaient de cette matière à géométrie variable. Ils y voyaient une sorte de fouillis inclassable et jargonnant, une confusion des genres à laquelle ils ne reconnaissaient aucune rigueur scientifique.
Quelques-uns de mes camarades étudiants s’étaient lancés dans l’aventure avec un enthousiasme proportionnel à la défiance ambiante : leurs Grands Maîtres étaient catalogués de gauche ou « très à gauche ». La sociologie était encore un sport de combat.
Dans ma petite université, un professeur précurseur, élève de Georges Gurvitch, invitait des précurseurs plus précurseurs à venir séminariser chez nous. Ces derniers acceptaient volontiers l’invitation. Georges Balandier était l’un d’eux, le seul dont je n’ai pas oublié le nom.
Pour ma part, je m’étais engagée dans la filière des études de droit. Comme elles menaient à tout je n’en attendais rien. Plus préoccupée de la marche de mes amours que de la marche du monde, j’étais à peine politisée, inconsciente ou presque des réalités sociales. Une oie blanche, une enfant gâtée, en somme.
Mai 1968 me déniaisa. Je me mis à lire, à réfléchir et à critiquer. En privé plus qu’en public au demeurant. Je n’ai pas brandi de pancartes dans les manifs, je n’ai jeté ni ma robe ni mon soutien-gorge aux orties. Les études, je les continuerais sagement. Le droit m’aiderait à lutter, à défendre les plus faibles.
La vie se fichant des vœux pieux, ma vocation fut soumise à une épreuve dont elle ne se releva pas : le Prince Charmant. En avance de deux ans sur mon programme, il voulait voyager, découvrir et comprendre d’autres cultures. Je l’ai épousé, puis nous nous sommes envolés pour l’Iran.
« Parcours intéressant et symptomatique », aurait apprécié Anselm Strauss, gourou constructiviste et néanmoins disparu de la Grounded Theory. Laquelle étudie les articulations entre l’individu et la société, entre déterminisme et liberté, et cela à partir du concret et de l’observation empirique. Du bas vers le haut, donc. (La méthode traditionnelle exigeant au contraire de partir d’une théorie donnée, de choisir quelques hypothèses puis de les tester sur le terrain. De haut en bas, par conséquent.)
Vous me suivez ? Comment ? Bien sûr que ça sert à quelque chose, voyons, actuellement, plus personne n’aurait l’idée de nier la valeur de la sociologie ! Pas même un Petit Robert laconique qui la définit ainsi : « Etude scientifique des faits sociaux humains, considérés comme appartenant à un ordre particulier et étudiés dans leur ensemble ou à un haut degré de généralité.»
Hélas, on le sait, la religion n’est jamais mieux trahie que par ceux qui la pratiquent.
A l’abri de l’esbroufe pendant des décennies, affinée et approfondie dans l’ombre studieuse des bibliothèques, patiemment actualisée sur le terrain, la sociologie s’est d’abord vulgarisée de façon honnête. Ses classiques (beaucoup plus anciens qu’on imagine) sont sortis en collections de poche, les rayons des bibliothèques s’en sont peu à peu enrichis – à la différence des sociologues eux-mêmes, plutôt fauchés de nature et longtemps préservés des dérives de la médiatisation.
Laquelle menace aujourd’hui leur crédibilité collective. Devenue tendance, la sociologie de consommation est une vraie caricature. Ni de gauche, ni de droite, juste mercantile et veule, elle colonise les proses journalistiques, nourrit les diarrhées radiophoniques et télévisuelles.
Pas une semaine sans son émission, son article de presse qui ne mesure la banalité d’une existence privée ou la spécificité d’un destin personnel à l’aune de cette mouvance de l’En-Bas. Appelé à la rescousse de la gent gribouilleuse ou bateleuse, l’homo sociologus mediaticus semble avoir définitivement déserté le général et le collectif pour se glisser dans nos alcôves.
Jean-Claude Kaufmann me paraît être l’avatar emblématique, l’idéal-type de cette espèce en voie de prolifération. Glorificateur du Couple et de l’Individu, ses enquêtes l’avaient déjà amené à trier nos petites culottes sur le terrain des lessives. Surfant sur l’alibi du cocooning, as de l’auto-promotion, cet Avida Dollars vient de remettre la compresse. « Un sujet en or, tout plein de révélations sur la façon dont se construisent les couples à notre époque », nous promet sur deux pages l’hebdomadaire Construire. Or quel est cet opus indispensable et alléchant ? Il s’appelle Premier Matin : Comment Naît une Histoire d’Amour.
Notre savant directeur de recherches du CNRS est un multirécidiviste. Après des débuts fort honorables consacrés à la vie en HLM, il a progressivement réduit son angle de vision pour se risquer dans « des recherches empruntant des voies mal balisées». C’est ainsi qu’il s’est occupé de l’action ménagère, des seins nus à la plage avant de se détendre les neurones sur la femme seule de quarante ans. Mais ici il fait mieux. Beaucoup mieux.
Surpassant le Professeur Pasini himself, notre Grounded théoricien s’introduit plus avant, jusque dans les terrains mouvants du scatologique. Non sans nous avoir gratifiés de quelques précautions rédactionnelles particulièrement faux cul, Kaufmann, au paragraphe «WC» du chapitre «Toilette» de ses investigations fondamentales sur la Nouvelle Intimité, écrit ceci :
« Le pipi est l’exemple même de ces gestes naguère prohibés qui attestent aujourd’hui d’une décontraction et d’une aisance nouvelle. Le caca renvoie à une gestuelle beaucoup plus problématique, à un univers sonore et olfactif dérangeant, propre à briser le charme le plus doux et rose des premiers matins. »
Et de poser enfin, à la page 162, la question capitale qui nous taraude depuis tant d’années : « Peut-on péter le premier matin ?»
Bon, moi je sors. Je vous laisse aérer ?
Anne Rivier

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/7926 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/7926

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP