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Chronique: Gulliver 02

Comment peut-on être Suissesse en 2002 ? Peut-on être une vraie Suissesse et détester les Alpes en cette Année Internationale de la Montagne ? Au regard de l’unique texte livré cet été on a pu croire la chroniqueuse partie sans laisser d’adresse. La soupçonner d’être paresseuse. Il y a plus perfide, une rumeur qui se confirme de jour en jour : elle serait une piètre patriote. Une réfractaire aux nains de jardin, une cracheuse dans la soupe limite Netzverschmutzerin. En effet, sur Expo.02, son silence radio est parlant. Ni louange ni anathème, que dalle. Le boycott est avéré ? Ces accusations me chagrinent. Le moment est venu de les démentir avec vigueur.
Les Alpes d’abord. Je les ai aimées, il y a longtemps. Les Valaisannes surtout, celles d’avant les maquereaux des cimes et leurs stations prétentieuses. Celles des orchis vanillés de Corinna Bille, des prairies naturelles, conservatoires biologiques, celles des mazots burinés habités à l’année, des curés bedonnants en soutane et tricounis, des épiceries de village, magasins universels à la père Trovaz des Haudères, celles de Marie Follonier de La Sage, patronne de restaurant et féministe avant l’heure, admirable de culture et d’intelligence. Ce Valais généreux des mille et une sources secrètes, gratuites, inexploitées, je ne veux pas l’oublier.
Mais a-t-il vraiment existé, ce paradis perdu ? Un récent séjour à Loèche-les-Bains m’en ferait douter. Restaurants hors de prix, médiocres pour la plupart, avec leur sonorisation de youtze débordant sur la chaussée ; échoppes de souvenirs folklo-kitsch et de faux artisanat, centre sportif surdimensionné, Hôtel de ville à la Ceaucescu ; immeubles et commerces aux mains de quelques familles omniprésentes, oligarchie du fric et du toc. Passons.
En ce qui concerne ma fréquentation des arteplages, je suis statistiquement au-dessus de la moyenne : six visites et un passeport saison, qui dit mieux ? Sans compter le tour guidé sous la houlette d’une blonde institutrice en uniforme, à la diction aussi lente que parfaite, qui nous corrige gentiment lorsqu’on parle de sponsors, nous suggérant le terme de « partenaires », plus adapté à son avis.
Justement, avant Expo.02, le département (encore) militaire n’était pas mon «partenaire» préféré. L’armée suisse, je lui réservais même un sacré chien de ma chienne. Nous étions restés fâchés lors d’un de ces procès caricaturaux dont elle a la recette et le monopole juridique. Evénement national oblige, j’ai pourtant décidé de renouer pour faire plaisir à mon vétéran de père, sergent pendant la Mob. Loin d’être un admirateur béat de la grande Muette, sa distance critique et la douce présence de ma mère m’ont rendu la chose possible.
Aguillé sur le banc de fer à l’avant de la barge qui nous transborde de Morat à Meyriez, mon papa a rajeuni de soixante ans. Son blouson beige s’est transformé en treillis, son béret en képi. L’œil à l’affût d’un mouvement ennemi, narine frémissante dans la brise d’été, il est en grandes manœuvres. Les deux recrues camouflées qui nous accompagnent sont ses fidèles soldats, et nous autres, les passagers, des civils qu’il faut mettre à l’abri. L’embarcation fend les eaux. A l’arrière, un haut parleur fend le vent : le Général polyglotte Samuel Schmid nous souhaite la bienvenue. Sporadiquement couverte par les embruns, la voix se fait solennelle pour nous recommander sa cantine. « Lassen Sie sich verwöhnen ! » Un bon spatz ? Une double ration de singe ? Papa en frémit d’envie, et maman d’horreur.
Après un débarquement réussi, sans la moindre perte humaine à déplorer, nous nous dirigeons vers la tente-réclame de notre Défense en voie de réformation. Gérée comme une entreprise, Armée XXI sera plus efficiente, plus flexible, plus crédible. Les nombreux prospectus à disposition me certifient qu’elle «est à même de repousser une attaque et peut, dans l’urgence, collaborer avec d’autres armées dans un but défensif». A parcourir les diverses parties de l’exposition mes vieux griefs tombent les uns après les autres et ma fibre pacifiste se relâche dangereusement : notre défense est une succursale de la Croix-Rouge, une organisation bénévole de service après-vente. Canons, bombes, mines, forces aériennes, notre armée ne tue jamais personne et passe son temps à panser. Ses bunkers contiennent de superbes hôpitaux de campagne et ses chars des blocs opératoires dernier cri.
Après les inévitables loopings filmés de la Patrouille Suisse nous nous arrêtons devant une ravissante maquette de champ de bataille. Intriguée par un «Nid de blessés», je m’informe auprès du bleu de piquet : «Combien avez-vous de naissances par année, là-dedans ? » Il hésite, rougit puis s’étrangle de rire, bientôt imité par ses voisines, accortes représentantes du Service des Femmes. Me voilà définitivement réconciliée : une armée qui rit si fort ne peut être tout à fait mauvaise.
A la cantine de Samuel le spatz manque à l’appel. Mon nasigoreng ne tient pas ses promesses, mais les penne al pesto de ma mère sont délicieuses. L’ambiance est bon enfant, les sièges durs à souhait.
Le repas englouti, nous achevons notre périple par le chantier naval (Werft), monumentale réalisation de trois départements fédéraux réunis. Migrations, immigration, géopolitique des conflits mondiaux, panneaux coulissants et boulier géant, nous marchons sur des œufs, tête en l’air, un peu déconcertés par la complexité du message. Un blondinet chevelu nous aborde en français fédéral.
– C’est pour un sondage. Préférerez-vous que quelqu’un vous explique le contenu de Werft, pour vous aider à réfléchir. Ou vous aimerez débrouiller seuls.
– Seuls, évidemment, répond la famille en chœur.
– Je vous inscrire dans « Individualistes » alors ?
– C’est ça ! Et puis de toute façon, ajoute mon père en tapant sur l’épaule du sondeur, à l’armée, c’est pas nécessaire de réfléchir.
– C’est juste, ça vous avez raison ! rigole notre Tadzio, l’index pointé sur son badge du Service civil. Anne Rivier

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