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Chronique: Alors, ces vacances ?

Du boulot. Beaucoup de visites et de cuisine. Jules à ma table midi et soir. La fourchette sous le bras, la babine retroussée, affamé du réveil au coucher. A croire qu’il se retient le reste de l’année. Je n’ose imaginer la retraite ?
– Et vous étiez où ?
Dans le Jura, comme d’habitude. Dans cette vallée de La Sagne méconnue et mésestimée, pis que La Chaux-de-Fonds, par la Neuchâtel d’En-Bas. Un trou perdu qui n’a rien à offrir à part ses pistes de fond. Et encore, là-haut c’est le froid de canard assuré, mais quand Noël arrive pas une brique de neige à se mettre sous la latte.
Que de moqueries, que de mensonges sur ce pays de loups, son été qui par chance tombe parfois sur un dimanche, ses brouillards endémiques à faire pâlir le Blur yverdonnois. Et les peintres qui en rajoutent une couche, tableaux techniques si austères qu’on les jurerait gravés au cordeau par des aquafortistes dépressifs ou des lithographes suicidaires.
Et les préjugés sur les Sagnards eux-mêmes ! Des royalistes attardés, des quérulents peu accueillants et peu causants. Des curieux pathologiques postés en permanence derrière fenêtres et établis à épier les va-et-vient de leur village-rue, cet interminable lombric de bâtisses aux vitres bombées vers l’extérieur à force d’être ainsi poussées du nez.
Pour moi qui la pratique et l’aime depuis l’enfance, La Sagne est un film. Un film en quatre saisons dont je ne me lasse jamais.
L’hiver, c’est un muet en noir et blanc. Un polar nordique incompréhensible sans acteurs ni personnages reconnaissables. Image bloquée sur des terres vernissées de glace, sillonnées de silhouettes emmitouflées. Le public est dans l’expectative.
Le printemps se faisant désirer, on commence à s’ennuyer ferme, certains vont jusqu’à siffler ce trop long métrage. De héros ou d’histoire toujours pas trace. Alors que dans Le Bas, on nous joue le grand jeu. Neuchâtel croule sous les lilas, ses quais débordent de tulipes et de promeneurs ébaubis. A La Sagne la caméra hésite entre ciels de gouache et boue gelée.
En mai-juin, le film change d’époque et de genre. Rattrapé par le parlant il devient bavard. Il s’appelle Renaissance ou Résurrection, et c’est mièvreries et compagnie. Dans la salle on s’impatiente, on aimerait de l’action. Heureusement, le réalisateur avait anticipé : place au western en Juracolor ! Vaches, veaux et génisses s’ébattent dans le vert trop vert des champs. On cligne des yeux dans le bleu électrique des horizons de bise, lumières cinglantes pour travelling sans objet. On proteste, on se récrie, on veut des gens, des vrais.
Et là, miracle. Les rôles principaux s’affichent, les figurants s’animent, le film vire au documentaire, la salle aux commentaires. Le cinéaste tourne serré, caméra à l’épaule. Gros plans tremblés sur les corps et les visages démaillotés. Sans la vindjaque, sans la casquette à oreillettes, on identifie enfin son monde.
Le Fritz de La Corbatière a sacrément vieilli, et l’Ami Perret des Coeudres, vous avez vu comme il cambille ? La fille Vuille de Plamboz, oui, la cadette, elle a le masque, elle attend sûrement pour l’automne. Au Crêt, à l’épicerie, à la boulangerie, à la laiterie, au bureau de poste, on se redécouvre des voisins.
Puis c’est l’été, d’un coup d’un seul, violent, étouffant. La chaleur vous assène un crochet du droit. Etourdie, la salle s’évente sans piper mot. La pellicule s’emballe dans un panoramique lyrique et bucolique. Adoucies, les sèches lignes droites, rabotées les collines à nuque raide ! Désormais les sapins alanguis font le dos rond, la vallée moutonne. A ses flancs, on fauche une herbe tendre, dans son lit le seigle dru balance entre les jachères. A l’ombre des feuillus, quelques chevaux s’aèrent la crinière dans des essaims de mouches.
Au village, on se croirait ailleurs. On dirait le Sud. Les maisons explosent, on y parle haut et fort, les portes grandes ouvertes, les façades éclatantes sous leurs colliers de fleurs. Dans les jardins les chapeaux s’affairent, on récolte les petits fruits, on surveille les côtes de bette, on prie pour que les choux et les laitues pomment, on élague à regret, on ratisse à plaisir. Les passants s’arrêtent, admiratifs ou gentiment railleurs, engagent le dialogue.
Devant l’entrée, on a sorti les bancs de bois des remises, on les a repeints au soleil. On s’y assied souvent pour voir défiler les cyclistes fluorescents, le train rouge et les autos. Les vieilles à tablier sont calabraises, les vieux des parrains siciliens qui fument dans leur moustache. Derrière, les jeunes font pétarader leurs motos de trial, les filles karaokètent Céline Dion dans les granges, les gamins plongent en siclant dans des piscines portables. On enclenche le barbecue à gaz pour rôtir des saucisses. Et devant et derrière, on a oublié la télévision.
Un jour pourtant, sans crier gare, l’été bascule dans l’automne. Somptueuse, la séquence est à couper le souffle. La salle exulte, elle tient sa revanche. Pendant qu’à Neuchâtel le vendangeur transi cueille sa grappe à l’aveugle dans une brume épaisse, l’agriculteur sagnard bronze dur sur son tracteur. La casquette de traviole il est content, il respire profond. Sa vallée est rasée de frais, ses lisières bien lissées, elle sent bon le travail accompli.
Dans la forêt métisse, sous les hêtraies cuivrées, aux troncs des sapinières, à travers ronces et belladones, le champignonneur traque son bonheur. Partout les randonneurs randonnent, l’imperméable en banane sur la hanche. Le week-end, sur les crêtes, les pâturages sont marqués «réservés»: on y donne des torrées en bonne société. Installés sur des trapetzets, le verre levé, l’œil goguenard, on salue ceux d’En-Bas fuyant leur purée de pois ?
– A propos, si Jules et toi vous remontez en octobre, t’aurais pas une petite place pour nous ?
– Un coup de main pour la popote et c’est vendu !
Anne Rivier

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