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Chronique: Déjà déjeuné

Le six mai dernier Lionel Jospin quittait Matignon après cinq ans de bons et loyaux services. Un départ romain, empreint de dignité. Battu surprise de la présidentielle, il avait promis d’assumer ses responsabilités en se retirant de la scène politique après les élections. Il l’a dit et l’a fait, car Lionel est ce qu’on appelle un honnête homme. Et un homme honnête de surcroît : avant de s’en aller, il a rendu l’argent de la cassette. On chuchote que l’un ou l’autre de ses prédécesseurs n’a pas eu ce scrupule. On s’étonne, on se gausse, on s’irrite de cette probité affichée. Qui aime les donneurs de leçons ?
Ñ M. Jospin est un vrai protestant, aurait apprécié ma grand-mère si elle vivait encore. Il me rappelle le pasteur Rossignol de Mazamet. Et les frères Laporte du Vigan. Cette parenté française que ton grand-père retrouvait aux assemblées du Désert. Des gens remarquables. Rigides, un tantinet ennuyeux, je te l’accorde, mais à mille lieues de ces faux débonnaires qui vous lancent des bobards par médias interposés.
Ñ Tu as l’air d’oublier que Lionel est socialiste, grand-maman. Les socialistes, c’était pourtant pas ta couleur.
Ñ Rien à voir avec ceux de mon époque, ma fille. Non, non. Monsieur Jospin, moi je dis : d’accord. De la classe, de la retenue.
Ñ Mais tu l’adores, ma parole.
Là, ma puritaine aïeule se serait raidie. «On n’adore que le Bon Dieu» aurait-elle grondé en frappant de sa fourchette sur la nappe. Et nous tous, ses petits-enfants, de pouffer dans nos serviettes.
Nous l’avions définitivement cataloguée «ringue de chez ringue». Normal. Mais que nos parents l’acceptent telle que son éducation rigoriste l’avait forgée, peu affectueuse, injuste, souvent méchante, qu’ils la défendent et lui obéissent, voilà qui nous paraissait extraordinaire.
C’est que ma grand-mère était un sacré bonhomme. Elle ne pleurait qu’aux foins ou aux oignons. Elle évitait dans la mesure du possible de dévoiler ses sentiments. De se répandre en confidences. De se plaindre. Question de politesse, précisait-elle.
L’été, régente de la propriété familiale, elle menait sa tribu à la baguette. Les brus étaient aux ordres, les fils bastaient, les gamins tremblaient. Et les longues vacances filaient doux, sans révolte ni controverse. La discipline, en somme, avait du bon. Qui facilite la coexistence d’un groupe lorsqu’il atteint sa masse critique. Au pic du séjour, en effet, nous étions seize à table, sans compter les visites. Notre Douairière y trônait en majesté, l’œil vif et le sourcil plissé, à l’affût d’une inconvenance. Nous, les enfants, nous détestions ces sessions interminables où les adultes ne se rappelaient notre présence que pour nous réprimander.
Le goûter était le plus inhumain de ces supplices. De la plage, on entendait la cloche sonner. Sortis de l’eau, séchés et rhabillés à la hâte, on nous forçait vers la maison. Le thé n’attendait que nous pour être servi. Nous y dévorions en silence notre pain et notre barre de chocolat ménage.
La baignade, nous le savions, était terminée. A cause d’elle, la Vieille. De brèves bouffées de haine m’envahissaient, me culpabilisant jusqu’au malaise. Car ma grand-mère, moi, je l’aimais. J’étais un peu son chouchou, privilège rare que je partageais avec l’aîné de mes cousins. Nous en profitions. Il nous arrivait de lui résister, de la surprendre du côté du cœur (son talon d’Achille) et qu’elle craque. «Décampez avant que je vous attrape !» concluait-elle le combat en agitant sa main royale.
On raconte que jeune femme et jeune mère, elle se contrôlait moins. Elle s’émouvait pour des bêtises, souffrait d’étranges crises de sensiblerie. Riait parfois à s’étrangler. Pas belle, mais séductrice en diable, elle captivait ses hôtes par sa prestance et son langage imagé. Son humour à froid déridait les plus coincés. Déjà susceptible, elle piquait la mouche très facilement. Mais de ces faiblesses passagères, elle faisait des drames impérissables.
Un classique du genre l’amenait à plaquer sa famille en plein repas. A claquer la porte derrière elle en claironnant que «puisqu’il en était ainsi», elle descendait se jeter au lac (quand il pleuvait, elle emportait son parapluie ; aux canicules, elle mettait son chapeau). On la laissait se noyer. De confiance. Son orgueil, l’assurance d’œuvrer pour le bien général, l’évidente légitimité de sa croisade pédagogique la ramèneraient au bercail, plus solide et pugnace que jamais.
Avec l’âge, le désir de transmettre les justes valeurs l’avait progressivement abandonnée. Pour elle-même en revanche, elle n’eut aucune pitié. «La vieillesse n’est pas une excuse, répétait-elle en boucle. Ni le moment d’enfreindre les règles qui ont dirigé ma vie entière. De la mesure en toutes choses. Peu de passion et pas trop de plaisirs. La recette est simple, croyez-moi !»
Vers la fin, elle avait perdu le sommeil et un bon tiers de sa mémoire. Elle se levait plusieurs fois par nuit. Certaine d’être au matin, elle se préparait trois ou quatre petits déjeuners de suite, qu’elle savourait avec délices. Ce n’est qu’en relavant tasse et couverts qu’elle réalisait sa méprise.
Affolée, honteuse, elle confessa ce double péché de gaspillage et de goinfrerie à ses proches. Qui l’engagèrent à s’accorder cette innocente gâterie sans remords.
En vain. Du fond d’une boîte à chaussures, ma grand-mère fit une pancarte. Au feutre épais, elle y traça les majuscules d’un avertissement solennel : «déjà déjeuné».
Posé sur son assiette après la première collation nocturne, ce bout de carton l’aura préservée quelques mois encore des dernières tentations.
Ñ Je parie que Monsieur Jospin me comprendrait.
Ñ Mieux que ça, grand-maman. Sur sa pancarte à lui, il est écrit : «déjà gouverné».
Anne Rivier

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