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Chronique: Un bouddha dans la maison

Il est arrivé un lundi de janvier. On l’a d’abord conduit au salon. Elle ne se rappelle pas l’heure exacte. Mais la lumière qui plombait la pièce à cet instant précis, elle pourrait la peindre si elle en avait le talent. Avec, sur sa palette, de l’olive et du gris.
Elle n’avait pas voulu l’éclairer. L’apprivoiser lui paraissait plus important que de l’appréhender dans sa réalité brute. C’est lui qui, peu à peu, s’est imposé. Il a investi l’espace, puis s’est fixé définitivement. Alors elle a dû se résoudre à sa présence. Accepter que ce bouddha de pierre ait sa propre existence.
Elle l’a baptisé Jim. Par opposition à Jules, son compagnon de chair. Jim pour un bouddha, ce n’est pas courant, s’est-on dépêché de lui faire remarquer. Pas très digne non plus, ce mélange de sacré et de profane.
Les gens ne comprennent rien à rien. Jim est leur intime, à Jules et à elle. Leur dieu lare domestique et familier. Il surveille les allées et venues de la maisonnée, veille sur leurs nuits, assiste leurs réveils, anime leurs conversations. Ils ne pourraient plus envisager de s’en séparer. Jim est comme une alliance qu’ils auraient choisie ensemble.
Ils l’avaient commandé sur un coup de foudre. Non que l’Eveillé et ses représentations les eussent particulièrement exaltés. Pas la moindre tentation religieuse ou philosophique là-dessous. Un concours de circonstances. Une visite d’atelier. La grâce d’une œuvre similaire destinée à un adepte du Véhicule. La longue amitié qui les lie à l’artiste a fait le reste.
L’artiste, justement. Une des premières et rares femmes diplômées de la taille de pierre en Suisse.
Dessinatrice technique de formation, elle avait pratiqué quelques années, s’ennuyant dur sur sa table. Un beau matin, dégoûtée de la ligne droite et du plan, elle avait quitté règle et compas sans un regard en arrière. Attirée par la sculpture dès l’enfance, elle allait céder à sa véritable vocation : la troisième dimension.
De ce moment-là, en effet, elle ne rêva plus que de taper dans d’immenses cailloux qui n’en pouvaient mais. Irrépressible impulsion : se coltiner à la matière, en extraire des formes vivantes, des présences cachées mais indéniables.
Apprentie chez un marbrier, elle fut une pionnière des chantiers masculins. Plutôt belle, elle eut de la peine à se faire respecter. A guerroyer contre tant de préjugés, elle devint plus forte, plus femme paradoxalement. Ses répliques aux attaques misogynes se firent de jour en jour plus astucieuses. Humour et déculpabilisation, sa recette fit merveille. Les bras noueux de Sicile ou de Galice se mirent à filer doux.
On lui bâtit une réputation à sa mesure. Elle se retrouva mascotte et confidente. On lui raconta les douleurs de l’exil. On lui présenta les épouses et les filles. Elle fut invitée aux mariages, aux communions. Du pays, on lui ramena des vins doux, des liqueurs de caroube.
Puis, son métier ayant atteint la perfection exigée, adoubée par ses Compagnons, elle fut élevée au rang de Tailleur de pierre. Un vrai de vrai, avec la boule de corne caractéristique sur le petit doigt de la main gauche, stigmate irréfutable de la profession. L’outil forme l’homme.
Dès lors, promue employée de l’entreprise, elle a couru les parcs et les cimetières, décoré mille tombes, posé mille dalles, monté mille monuments. Gravé des sapins, des gentianes, et des kyrielles de gerbes de blé sur le granit et le calcaire. Elle a sauvé des fontaines, restauré des fermes classées, leurs meneaux et leurs linteaux. Elle a exécuté des maquettes, réalisé les désirs des autres. A ses heures perdues, la semaine et les congés, elle se risquait à créer pour elle seule.
Ses débuts dans l’Art furent remarqués. Elle participa à des concours, en gagna. Articles de journaux, portraits, interviews. Elle existait. Comme une grande, elle eut son press-book, ses galeristes, et même un agent. Comme une pure, elle se fit rouler. Omit de cultiver son suivi médiatique. Méprisa les ronds-de-jambe des vernissages branchés. Indépendante, obstinée, elle misa son avenir entier sur le bouche-à-oreille. Elle renonça à son emploi rémunéré, à sa paie mensuelle. A son statut de consommatrice, de citoyenne moderne.
Aujourd’hui, marginalisée, elle se bat pour chaque centime. Ses travaux alimentaires l’étouffent. La fatiguent. Son corps faiblit. On peut tenir la plume jusqu’à la mort, pas la massette.
Grand ouvert, son atelier est un moulin envahi d’originaux sympathiques, de cafardeux en quête de compassion, de désoeuvrés bien plus riches qu’elle. Bonne poire, petite sœur laïque, elle s’oublie. Leur remonte le moral, les installe à sa table, les nourrit. Se privant ainsi de la solitude indispensable à son inspiration.
Elle voudrait partir, sculpter ailleurs, là où elle serait tranquille. S’acheter de la pierre neuve de temps en temps. Le percepteur, persuadé qu’elle ment, qu’il est impossible de survivre dans « notre société » en se contentant de si peu, la poursuit de ses ardeurs depuis quatre ans. Lui recommande les services de l’aide sociale. Pas pour toujours, juste pour s’en sortir. Il n’y a pas de honte à ça, lui serine-t-il. Elle, elle estime que oui. Elle est terriblement démodée ? Tant pis, elle ne capitulera pas. Alors, elle continue, elle résiste contre vents et marées.
Aux périodes d’amertume, elle se sent enchaînée. Quand le bonheur la prend, elle se dit libre.
Jim est né de cette liberté. Taillé dans un bloc de serpentine, il est là, fraternel et absent. Grandeur nature, sa tête verte de nuit est coupée net à la hauteur de la carotide. Le chignon boule, la narine sensuelle, la mâchoire de lion, les lobes pleins de noblesse, l’artiste a sacrifié à la statuaire traditionnelle. A la légende.
Ce sourire détaché, ce front imperturbable, Jim, c’est la souffrance abolie.
Jules et moi, on l’aime. Anne Rivier

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