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Chronique: Label vert

En 1988, 74% des Suisses considéraient l’environnement comme un sujet préoccupant. En 2001, ils n’étaient plus que 15% à le penser.

Ð T’as remis la poubelle végétale sous l’évier ? Non ? Tu l’as fourrée où ?
Ð Va voir à la cave. Mais dépêche-toi, ta fille débarque dans vingt minutes.
Branle-bas de combat dans l’appartement lausannois d’un couple de quinquagénaires heureux. Divorcés l’un et l’autre, reconstitués en famille depuis douze ans, Patrice et Michèle Girard attendent leur fille et belle-fille Martina, jeune étudiante en sciences de l’environnement à Zurich. Le papa tremble d’impatience et n’ose croire à son bonheur : la prunelle de ses yeux, la chair de sa chair chez lui, à lui, pour un week-end entier.
Michèle se réjouit elle aussi. Sans enfants, elle est restée très attachée à la gamine des débuts qu’elle a vue grandir et se transformer au gré de ses nombreux séjours chez eux. Aujourd’hui, Martina remplace un peu la fille complice dont elle rêvait en secret. Alors, quand elle s’annonce, Michèle chamboule ses habitudes pour lui faire plaisir. Patrice se plaint qu’elle exagère : écolo ou pas, Martina n’a qu’à s’adapter, non ?
Chez les Girard, chaque avènement de Martina provoque les mêmes effets. Il y a d’abord cette sorte de panique domestique. Puis, l’héroïne une fois installée dans leur foyer telle un coucou dans un nid de moineaux, un sentiment diffus de culpabilité. Rapidement suivi de l’impression d’être une minorité en danger d’assimilation.
Bien qu’amoureuse de son Welche de père, des Welches et de la welchitude, Martina est suisse alémanique dans l’âme, de naissance, de culture et d’éducation. Une étrangère du dedans, une cousine germaine d’autant plus désarmante que rien ne la différencie en apparence de ses compatriotes romands.
La conscience écologique n’ayant pas de faciès et son absence n’étant pas un délit, comment distinguer ceux qui en ont une de ceux qui n’en ont pas ? C’est pourtant cette conscience-là, les Girard en sont persuadés, qui divise le pays, monte et remonte les murs de röstis de nos frontières intérieures. Car, si le Suisse alémanique est élevé par la mère comme tout le monde, cette dernière s’avère génétiquement plus concernée par les problèmes environnementaux que la nourricière lémanique de base.
« Mater alemanica semper ecologica », affirme le vieil adage romain. Considérant que cette situation ne date pas d’hier, le retard paraît difficile à combler. Les Girard s’y essaient du mieux qu’ils peuvent. Ils se donnent de la peine. Et Dieu sait qu’ils en ont.
Le jour avant l’arrivée de Martina, Michèle se lève aux aurores. Elle commence par la cuisine et l’armoire à détergents. Revue générale des produits, vérification scrupuleuse de leurs composants. Ne subsisteront, l’espace de la pause martinienne, que les contenants et contenus biodégradables à 98 %. Le détartrant WC au vinaigre, le nettoyant universel au citron et leurs sobres sachets de recharge. La lessive de Marseille, ses flocons de récupération râpés à la main, dans son carton régénéré. Et le savon noir en sa fiasque de verre recyclé. Le tri terminé, les contrevenants enfermés à clé, la fière panoplie de la propreté écologique est ostensiblement répartie aux endroits stratégiques.
Antédiluvien, le lave-vaisselle est briqué miroir et ses paniers garnis de quelques bouteilles de vin pas dommage. Cette astuce pour accréditer l’idée qu’on ne se sert jamais ici de cet appareil au bilan énergétique si déplorable.
Dans la salle de bains, la tâche est énorme. Michèle traque le colorant, le conservateur et le CFC à la loupe, débusquant dans le plus innocent des cosmétiques l’atroce expérimentation animale qui, davantage que l’abattage rituel ou l’élevage en batterie, fait honte à l’humanité.
Martina étant poly-allergique aux poly-pollutions, son matelas est aspiré, désinfecté de ses acariens, recouvert de coton brut non blanchi. Sa penderie est aérée, et sa chambre récurée de bas en en haut à l’huile de coude maison.
Au milieu de l’après-midi, exténuée, Michèle s’attaque à la planification des menus avec Patrice rentré tôt de son travail. Martina est végétarienne tendance quinoa. Eliminés, le saumon aux antibiotiques et la crevette à l’eau de Javel. Le bœuf ? Inutile d’y songer. Patrice se rebiffe, résiste, s’accroche à son entrecôte aux morilles. Consent finalement à inscrire le steak de tofu (aux algues) sur son calepin personnel. Soupire devant la liste des courses le condamnant à la visite de fournisseurs répartis aux quatre coins de la capitale. Il sait déjà que le café Pyjama et le thé Biomambara l’exposeront aux sourires équitables et néanmoins commerciaux des Magasins du Monde. Le carthame pressé à froid et le lait de soja ajouteront à la facture salée.. Et la ronde des parkings couverts à la ruine définitive. Mais quand on aime ?
Ð Tu ne vas pas me dire que tu prends la voiture pour aller en ville ? Papa ? avec le bus à ta porte ! A propos, maman et moi, on t’offre la Mobility Card pour ton anniversaire, tu es toujours d’accord ?
Martina a l’art de placer ce genre de remarques le samedi au petit-déjeuner. La réaction épidermique escomptée ne tarde pas, prélude obligé de la dispute scientifique subséquente que l’experte universitaire remporte facilement sur son géniteur honteusement ignare. Pauvre Patrice, contesté, critiqué, ballotté de conférence en protocole, mené en bateau de Rio à Kyoto, le bonnet d’âne de G. Deubeliou B. enfoncé bas sur le front.
C’est ainsi que, douchés par les statistiques hydrauliques alarmantes, le père et la fille passeront de bouderies en embellies, Michèle se contentant de compter les points et de nourrir la maisonnée à intervalles réguliers.
Les trois se retrouvant enfin unanimes, transis d’admiration devant le miracle d’un morceau de paysage intact, entre les bretelles autoroutières de leur promenade dominicale. Anne Rivier

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