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Chronique: Journal d’une mère

Café rituel de fin de courses en ville avec Isabelle. Le mardi après-midi elle a congé et fait ses provisions hebdomadaires. Son horaire actuel est démentiel. Je lui ai trouvé petite mine, elle a maigri.
L’enseignement est un métier exigeant qui ne pardonne pas la moindre faiblesse. Ma fille cadette a tout de même cinquante ans. Et puis ses classes sont de plus en plus difficiles. Jusqu’à présent, par chance, elle n’a pas eu de gros problèmes de discipline. Une autorité naturelle, comme dit son père. Quand je m’inquiète pour elle, elle m’assure que son métier la passionne. « Parlons plutôt de tes huitante ans. Tu as reçu des réponses ? »
( ?) La Fête aura donc lieu. Je ne sais pas si je me réjouis. Au début, j’étais carrément réticente. L’idée de ces célébrations m’embête et me met mal à l’aise. Y a-t-il un quelconque mérite à avoir vécu, blanchi sous le harnais ?
D’après ma fille, la cérémonie s’annonce sous les meilleurs auspices. La salle est réservée, le plan de table défini. Mon beau-fils se charge de régler la succession des plats et l’alternance des inévitables productions. Les survivants du Cercle de Bienne vont à coup sûr se fendre d’un compliment. C’est la coutume. Mes petits-enfants chanteront une chanson dont ils auront travesti les paroles. Et je viens d’apprendre que mes filles se voient dimanche pour concocter leur éloge. Gare !
Pour les huitante ans de leur père, étonnamment, elles avaient mis des gants : des couronnes et des fleurs par brassées, à la limite de l’enterrement de première classe. Un an après, Pierre n’en est pas revenu.
Pour moi, je le crains, elles vont opérer à mains nues. Souligner mon goût supposé du sacrifice et de l’économie, puis enchaîner sur la meule habituelle, que je vois trop d’éclopés, que je ne me repose pas assez, bref, un feu d’artifice dont je devine le bouquet final. « Ton calendrier va exploser, maman et notre père avec. N’accapare pas ses journées. Depuis sa retraite, papa est devenu un contemplatif. » Un contemplatif, soit. Mais un de ceux qui, si on le laissait faire, préférerait la télévision aux inépuisables beautés de la nature.
Bien entendu, mes filles omettront de préciser que je fréquente davantage de gens en santé que de malades. Nous avons encore des amis valides. Des relations de tous âges, de tous horizons. Nous sommes beaucoup invités et notre table est toujours ouverte.
Grâce à ces contacts soigneusement entretenus, grâce à ces mélanges, je force leur père à garder les deux pieds dans la réalité. Celle des véritables rapports sociaux, des récits de vie active, ce quotidien laborieux et guerrier que l’AVS nous a fait oublier. Culturellement, je me (nous) tiens au courant, cinéma, concerts, expos, je pousse sans cesse à la roue. Pierre râle pour la forme et se plaint pour la galerie. Au fond, il m’est reconnaissant. Il admet que sans moi, il aurait viré ermite. Et serait mort d’ennui.
( ?) Cinq heures trente d’un matin plombé. J’ai affreusement mal dormi. Levée sans bruit, je m’observe dans le miroir de la salle de bains. Ma vieille, le sort en est jeté, tes huitante ans sont révolus. Je repense à cette phrase de Mauriac qui chaque année me paraît plus justifiée : Ò Notre vie si longue ? qu’elle a été courte ! Ó
Un simple clin d’œil et j’ai vingt-deux ans. Je joue les soubrettes dans une troupe de théâtre amateur et j’adore ça. J’ai hâte de me rendre à ma répétition. Abonné aux vieillards atrabilaires (allez savoir pourquoi) Pierre me donnera la réplique sur la scène. C’est mon bon ami, presque mon fiancé. Il m’attend en bas de l’immeuble.
Il a posé son vélo contre la barrière. Assis sur le muret du jardin, il a allumé une Players puis s’est mis à réciter son rôle à mi-voix. Je revois ses cheveux aplatis à la brillantine, tirés au cordeau sur la nuque. Sa joue veloutée lavande, son profil perdu sous le col redressé de son trench-coat. Nous nous aimons, mais c’est la guerre et notre ciel est en sursis. Lors de chacune de ses permissions, nous marchons des heures, nous pédalons des kilomètres. Et nous passons des nuits entières à nous embrasser dans les refuges propices de l’obscurcissement ?
( ?) Je prépare mon petit déjeuner, dernier repas avant la Fête et ses agapes. Pierre et le chien ronflent en stéréo. Vite, ces quelques lignes, dans ce énième cahier que personne n’aura la patience de lire. J’ai déjà averti mes filles qu’elles allaient être déçues si elles espéraient y dénicher des révélations sur mon être profond ou mes aventures amoureuses. Je ne suis ni Amiel ni Anaïs Nin, et ma vérité reste à écrire.
Non, ce journal n’est pas mon intime. Juste un procès-verbal qui n’a d’autre but que de récapituler les péripéties d’une existence très programmée. Rendez-vous, recettes, commentaires, itinéraires de voyages, ce fourre-tout est censé remplacer quelques neurones déficients le moment venu. Une mémoire de réserve, en somme. Un livre de raison.
Mon tailleur de gala gît inanimé sur mon lit. Il est rouge pétard, avec un col marine. Quand elles l’ont découvert, mes filles l’ont d’abord admiré. « Jolie couleur, maman. Mais la jupe ? Plus courte, la jupe ! Tu as de belles jambes et tu en as deux. Alors montre-les ! » C’est fou ce qu’elles sont gentilles, ces temps.

( ?) Extrait du discours d’Anne et Isabelle :
« Mettez-vous un peu à ma place ! nous demandais-tu lorsqu’on était gamines. A l’époque, l’aurait-on voulu qu’on ne l’aurait pas pu. Pour nous, tu étais un mystère. Notre protectrice, mais aussi une femme de caractère, une créature étrange. A l’adolescence, nous t’avons contestée, niée parfois. Tu t’es crue rejetée. Mères à notre tour, nous nous sommes senties proches de toi, solidaires. Aujourd’hui, le cap de nos cinquante ans dépassé, nous avons l’impression de te comprendre enfin. Et de t’aimer vraiment. Chère maman, nous levons nos verres à notre éternité commune ! » Anne Rivier

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