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Chronique: Journal d’une mère

Ce que je craignais est arrivé. Estimant que je suis désormais trop âgée pour organiser le Noël de famille, mes filles ont décidé, sans me demander mon avis, de s’en occuper à tour de rôle chaque année. Et cela dès le 24 décembre prochain. Sept semaines et un jour pour m’habituer à cette idée. J’ai essayé de protester, de les amadouer. Inflexibilité totale de part et d’autre.
Anne prétend que ces réjouissances me fatiguent exagérément, Isabelle enchérit sur mon cœur qui péclote, mon asthme, mes pertes d’équilibre. Les deux trouvent que je n’arrive pas à franchir le pas. Et qu’à presque huitante ans, il serait temps que je réalise que je n’en ai plus vingt (textuel). Evidemment, leur père les approuve. Pauvre Pierre, qui se plaint que je le torture en chargeant son agenda de visites et d’invitations incessantes.
( ?) Me voilà donc officiellement vieille. Une sale maladie dont on se relève rarement. D’autant plus cruelle qu’elle passe inaperçue aux yeux de la malade elle-même : dans ma tête, c’est vrai, j’ai encore soixante ans. C’est sur ces chiffres-là du moins que j’avais bloqué ma pendule. Mes filles, avec leur impérative sollicitude, me l’ont brutalement remise à l’heure, la pendule.
Mais jamais, au grand jamais, je ne leur confesserai ce que je vais me permettre d’écrire ici. Aujourd’hui, en effet, je me sens épuisée, usée jusqu’à la corde. J’ai cédé à mon envie de me coucher après le repas de midi. J’ai dormi deux heures entières, la bouche ouverte sous mes lunettes. Aujourd’hui, oui, j’ai peur de continuer à vivre, quand vivre est un travail. Peur d’avoir une attaque. Peur de tomber, peur de devoir renoncer à conduire, d’être à la charge de mes enfants, de barber mes petits-enfants. Peur de perdre le contrôle des choses, et la face par conséquent
( ?) Longue conversation téléphonique avec Anne. Le menu du 24 lui pose problème. La dinde aux marrons semble éliminée, le foie gras itou. Place au chapon nature et à la terrine de légumes « plus digestes pour papa et toi ». Toujours cette bienveillance, cette prévenance appuyée. En attendant, quand je lui ai proposé d’apporter mes légendaires bricelets au cumin, les étoiles à la cannelle, les anis, les milans et un dessert, elle n’a pas dit non. Elle insistait pour une mousse au citron, là j’ai refusé. Ces interminables fouettages au bain-marie ne sont plus de mon âge, que je lui ai rétorqué.
Mon aînée développe un défaut rédhibitoire. Elle vieillit. Plus elle vieillit, plus elle me ressemble. Le fameux « Surveiller et Punir» qu’elle me reprochait en pleine vague soixante-huitarde, la voilà qui me le rend au centuple. L’été dernier, après m’avoir jeté mes Scholl en bois toutes neuves, elle m’a traînée chez un géronto-panardiste diplômé. Obligée à acheter (ça m’a coûté le lard du chat) des espèces de sandales orthopédiques hideuses que j’ai été condamnée à porter pendant toute la durée de ses vacances chez nous.
L’hiver, elle vérifie les crampons de mes bottes, le profil de mes semelles, leur stabilité générale ? une vraie garagiste. Avant-hier, à propos cadeau de Noël, elle m’a reparlé de La Canne. « Très élégante, tu sais, avec un ravissant pommeau d’argent en forme de canard. » Je l’ai remballée sèchement. Je parierais qu’elle échafaude déjà son plan pour me persuader d’abandonner le volant, elle qui n’a pas réussi son permis, moi qui passe l’Examen des Vieux Conducteurs les dix doigts dans le nez à chaque fois !
Sa nouvelle marotte, c’est de nous interdire la sortie du jardin qui donne directement sur la route. L’escalier trop raide, la visibilité quasi nulle. « Papa n’entend pas les voitures venir, et toi, tu le suis les yeux fermés ! Avec le chien, vos sacs à commissions pleins à ras bord ? tu verras qu’un un beau jour vous allez y rester ». Et bien, tu seras orpheline plus vite, fifille, et là où on sera, tu nous ficheras enfin la paix, que j’ai pensé (sans oser la retoquer pour de bon).
( ?) Avec Anne, j’aurais tendance à être un peu brusque. Elle est si impulsive, tellement soupe au lait. Avec la cadette, plus politique, plus sobre aussi, je me contrôle mieux. Mais les deux me cassent également les bonbons. Elles s’entendent à merveille quand il s’agit de me faire des reproches. Il paraît que je m’occupe trop des malheurs des autres, par exemple, et que ces malheurs ont une fâcheuse tendance à déteindre sur mon moral. Elles soutiennent que je m’étourdis à dessein, afin ne pas avoir à ruminer les miens, de malheurs.
Et quand cela serait ? Où serait le mal ? A mon âge, le passé n’est pas un calcul gratifiant. Plus d’addition possible, que des diminutions. Alors regarder en arrière, les dépôts de bilan, très peu pour moi. Et puis, aider mon prochain m’est aussi nécessaire que respirer. J’ai été élevée comme ça, en un temps où les valeurs chrétiennes avaient un sens, le partage, l’altruisme, un minimum d’empathie ? Les rendez-vous, même à l’hôpital, même dans un EMS, c’est encore du futur. Le futur, à huitante ans, c’est de l’or en barre. Ca, mes filles sont trop jeunes, elles ne peuvent pas le comprendre.
( ?) Je puise souvent dans mes réserves nerveuses, je l’admets. Ces souffrances additionnées, ces lentes agonies finissent par me peser lourd sur le cœur. Début novembre, on a dû amputer Jean-Claude de la jambe droite. Jacqueline s’est brisé une vertèbre en toussant. Et puis Malou, Gaston, Robert, Marcel, quatre de nos meilleurs amis décédés à la chaîne. La plupart de mes copines sont veuves.
Dieu merci, Pierre, lui, se porte bien. S’il préside autant de sociétés, c’est justement parce qu’il est l’un des seuls à résister. Ses Contemporains 1920, ses camarades d’études et de travail disparaissent des listes à la vitesse grand V. Nécrologue attitré, mon bon vivant de mari devient un spécialiste très recherché de l’oraison funèbre civile. Au point que les pasteurs et les curés de la région commencent à le reconnaître dans la rue, lui qui ne mettait les pieds à l’église que quand il lui tombait un œil. Anne Rivier
(à suivre)

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