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Chronique: Noël aux Marmottes

Elle a oublié pourquoi on l’avait mise au Home des Marmottes à cette période-là précisément. Elle ne sait plus non plus si on l’avait amenée dans la Peugeot gris éléphant. Ou si on lui avait fait prendre le train jusqu’à Aigle, puis le car postal. Elle a même oublié quel âge elle avait.
Ses parents pensent qu’elle avait neuf ou dix ans. Ils sont sûrs de l’avoir conduite là-haut après les célébrations familiales : jamais on n’aurait eu le cœur de la priver de ces veillées sacrées. D’ailleurs on avait arrangé ces vacances pour son bien. Sa santé était si fragile. Le Docteur Tanner les avait vivement encouragés. L’altitude, l’exercice en plein air la fortifieraient. Et la vie en communauté formerait son caractère.
Elle n’aimait pas le Docteur Tanner. Un faux jeton qui souriait en vous piquant le bout du doigt. Elle aurait voulu l’effacer de sa mémoire. Impossible. Celui-là, aujourd’hui encore, elle pourrait vous le peindre de pied en cap.
De son séjour, en revanche, elle n’a retenu que des détails. Fidèles, ils réapparaissent vers la Saint-Nicolas, avec l’odeur des marrons chauds et des pelures de mandarines pressées sur les flammes de l’Avent.
Son arrivée aux Marmottes, par exemple. En majesté sur le perron, voici Olga, préposée à l’accueil, une robuste tourière aux pommettes slaves. Le vestibule sent l’oignon et le bois ciré. Flottant dans la pénombre, la lueur cuivrée d’un vieux coquemar rempli d’immortelles.
Elle est seule. Elle n’existe plus, personne ici ne la connaît. On lui empoigne sa valise, on la pousse dans l’escalier. Long couloir tapissé de coco rouge. Numéros de laiton sur les portes. Chambre 17, deux lits bordés serrés, alignés sous leur couverture militaire. On lui ouvre une minuscule armoire, on la presse d’y caser ses affaires. On la surveille du coin de l’œil. Alors elle a honte de sa trousse de toilette rose, de ses bimbeloteries, barrettes et colliers de perles en plastique.
Très vivace et d’une netteté redoutable, la scène du premier souper au réfectoire. Les assiettées de potage au gruau refroidi, cette peau gluante qui refuse de passer la glotte. Et puis, inquiétante, la certitude immédiate d’être foncièrement différente de la vingtaine de gamins surexcités qui l’entourent. Et ne la voient pas.
La cruauté de la première nuit. Abandonnée, pire que le jeune Rémi dans Sans Famille. Le sourire de sa sœur, la voix tonitruante de son père, où se sont-ils cachés ? Sa mère ne l’aime donc plus, c’est ça ? A ces questions, il n’y aura que le silence, ses larmes inutiles, le tapage feutré du cœur dans le matelas. Et cette énorme lune de montagne, précise comme une menace dans le cadre de la fenêtre.
Du premier matin, des instantanés uniquement. Le cacao fumant dans les bols, la pile de tartines sur laquelle il faut se précipiter. Les hurlements de victoire des plus rapides. L’affolante découverte de sa faiblesse à elle. Sans alliée, sans ami, elle aura souvent faim pendant les leçons de ski.
Et puis la discipline. La sieste au balcon, allongée transie dans le soleil glacial. L’interdiction de jurer. De parler à table. La douche, les ongles contrôlés. Le bain entier une fois la semaine, shampouinée, étrillée, séchée par les employés, hommes ou femmes, sa pudeur d’enfant bafouée.
Suprême exercice des valeurs chrétiennes, le sacrifice obligé de ses paquets cadeaux : déballés en public, leur contenu de friandises distribué aux camarades « moins gâtés ».
Ressurgissent enfin les personnages qui sévissaient dans ce digne établissement privé. Le moniteur de sport, aussi bête que ses piolets, Commandeur campé raide sur ses fixations, insultant les maladroits du stemm ou les lambines du schuss. Les pseudo-éducateurs, sans formation, leurs humeurs imprévisibles, leur humiliante indifférence. La Directrice, un sosie de Madame Mac Miche, vieille bique au nez de fouine, sa silhouette à la trique et son regard poignard.
Grâce au ciel, il y eut quelques bonheurs.
Sophie-Lumière, d’abord, la Parisienne qui partageait sa chambre. Une petite maille à la pupille cerise, effrontée et courageuse. Une souris des villes au parler pointu, qu’elle s’était dépêchée d’imiter. Sophie-la-Catholique, qui lui apprit la messe par cœur. Sainte-Sophie, qui priait chaque soir pour sa nombreuse famille, agenouillée au sépulcre de son lit défait. Elle devint son modèle, son Autre Initiatique.
Le Spectacle, ensuite, avec ses débuts fracassants dans le Théâtre. Une « Nativité en cinq tableaux vivants » pour laquelle le Home avait rameuté parents et amis, le syndic, le pasteur, la bonne moitié du village. Elle y jouait l’Ange Annonciateur. Sa tunique immaculée godait sur ses chevilles, ses ailes de papier lui pendouillaient sur les fesses, qu’importait : son rôle était central. Sans elle, pas de Jésus.
Et en effet : lors de la Grande Première, paralysée par le trac, elle rata son entrée. On dut la forcer sur les planches. Elle en perdit ses fausses plumes et sa neuve assurance. Elle s’entend encore bredouiller qu’à Bethléem « un Seigneur nous est né, pour porter tous nos péchés ». Furieux, Louis le Détesté, éducateur en chef et régisseur d’occasion, l’abreuva de ses sarcasmes et la garda sur sa corne jusqu’à la Saint-Sylvestre.
Ce soir-là, Sainte-Sophie retournée à Paris, elle s’autorisa une païenne et jouissive revanche. Au moment de s’asseoir au dîner du Réveillon, subrepticement, elle put retirer la chaise de dessous le cul de son Ennemi.
Chute, rugissement de douleur et rage du ci-devant Louis. L’assemblée entière secouée d’un formidable éclat de rire. Ces hourras, ce déchaînement, cette jubilation frénétique. Et son nom scandé dans les bravos.
Ce fut la fin de son calvaire. Son vrai Noël et sa Nativité.
Anne Rivier

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