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Chronique: Sylvie met un frein à son endettement

Pendant toute ma jeunesse j’ai entendu ma mère me seriner :
Ð Sylvie, tu n’as aucun sens de la pièce de cent sous, l’argent te brûle les doigts, tu finiras comme Job : sur un fumier .
A force, ça marque. De sorte que, jusqu’à sa mort, je calculais chaque centime. Je comparais les prix, j’attendais les soldes, je gérais le ménage avec parcimonie. Et puis je payais cash : une dette m’aurait rendue malade. Avec mon mari j’étais pourtant très à l’aise. J’étais à la fois sa femme et son assistante médicale. Il me payait mal, d’accord, mais j’avais libre accès à la totalité de ses comptes. Et je n’en faisais rien.
Le petit crédit, les emprunts successifs, ma rage de gaspillage, c’est récent. J’ai sauté d’un extrême dans l’autre. Je suis tombée dans le panneau général, j’ai confondu être et consommer, consommer et avoir. Chimères. La consommation vous fait subir, désarmé, les frustrations que par essence elle engendre à l’infini.
Et aujourd’hui relancer la consommation serait un devoir civique ? Admettons. Mais vivre bien et consommer mieux ne s’apprend pas encore à l’école. Votre Fédération est plus nécessaire que jamais. Je tenais à cette deuxième consultation, ne serait-ce que pour vous remercier. Sans vous, je n’aurais pas eu le courage d’affronter le désastre.
J’ai donc réexaminé votre proposition de budget, le plan de désendettement. En quatre ans, je devrais m’en sortir. Je reprendrai les anciennes habitudes d’économie. Et ma mère pourra se rendormir tranquille.
Je ne comprends toujours pas comment j’ai pu changer aussi radicalement. Dans ma famille, on ne roulait pas sur l’or, vous savez. Mon père travaillait à la Fabrique de Chocolat. Il a fini contremaître, une carrière entière dans les chaînes. Et dans l’odeur ! Le chocolat, ça pue.
Depuis que l’usine a fermé, mon père évite de passer devant. A cause des souvenirs, des copains décédés. A quatre-vingt-quatre ans, on est cerné par les fantômes. Le demi de blanc au « stamm », c’est faute de combattants qu’on doit y renoncer. Mais mon père est un têtu. Avec les survivants de son équipe, ils se réunissent le mardi à midi désormais. L’ambiance a changé, normal. Ces messieurs ne trinquent plus. Ils boivent de l’eau plate, ils mangent
« léger ». Ils sont délicats de l’estomac, ils ont des diverticules, des régimes spéciaux, des boîtes à pilules plein les poches.
Pour l’addition, en revanche, c’est le cirque coutumier. La radinerie obligatoire des années de pénurie, ils l’ont intégrée comme une seconde nature. Mon père, c’est l’exception. Plus il vieillit, plus il aime faire la fête, offrir des cadeaux.
Ma mère, c’est une autre paire de manche. Elle a vécu septante-sept ans en dessous de ses moyens. Elle ne s’accordait ni privilège ni plaisir. Elle aurait pu se prévaloir de son rôle de mère, d’éducatrice de ses quatre enfants, exiger la reconnaissance de ce statut. Non. Elle était de cette génération pour qui la simple affirmation de ses désirs était tabou.
Mon père trimait, ma mère ne faisait « rien ». Elle nous soignait, nous sustentait, nous consolait, intimement persuadée que la chaîne d’usine de son mari valait mieux que sa chaîne domestique. Quand je lui disais que, sans elle, aucun de nous n’aurait réussi, elle rétorquait que c’était grâce à notre père, grâce aux prêts que la Fabrique lui avait octroyés à lui, l’Ouvrier Méritant que nous, ses enfants, avions pu nous former correctement. Elle a poussé l’effacement de sa personne jusqu’à s’en aller d’un infarctus foudroyant, comme ça, sans prévenir. Une année avant, elle avait contacté les Pompes funèbres pour organiser ses futures obsèques. Elle nous aura enlevé cette dernière occasion de la gâter.
Comment respecter quelqu’un qui ne se respectait pas ? N’est-ce pas un peu sa faute si j’en suis arrivée là ? Si nos parents ne peuvent nous servir d’exemple, qu’ils nous servent au moins d’excuse. Elle s’était contentée de nous inculquer des règles de conduite, la politesse, la modestie, le goût de la hiérarchie. Et le sens de la pièce de cent sous. Sans lequel il est impossible de mener une existence honnête et valable.
J’ai essayé. Mais la mort de ma mère a balayé ces beaux principes. J’ai lâché les amarres, le gouvernail et la grand-voile. Un mois après son enterrement, j’ai demandé le divorce. Mon père m’a soutenue là où mes frères tentaient de me dissuader. Quitter un médecin, chirurgien de renom, une villa avec piscine, une situation stable pour un monde aléatoire, à mon âge ?
La profession d’épouse-assistante, vous savez, c’est une espèce d’exploitation « soft ». Acceptée par les deux parties, je veux bien. Sauf que les chirurgiens sont des cas spéciaux. Leur stress, leurs responsabilités énormes les rendent invivables. Les sautes d’humeur, les amphétamines le matin, les calmants le soir, la vie sociale suspendue à un portable, j’en ai eu marre. D’un coup. Un dimanche de novembre, après dix-huit ans de bénévolat j’ai coupé le cordon. Entre nous, tout s’est arrangé à l’amiable : mon mari a insisté pour me verser une pension dès notre séparation.
Et c’est là que ça a commencé. L’appartement. Je l’ai acheté trop cher en empruntant trop d’argent à un taux trop élevé. Avec mon nouvel emploi, un mi-temps royalement payé, j’étais euphorique. Ca n’a pas duré. Vint le contrecoup, ce malaise constant, cette sensation de vide. Puis la solitude, la vraie, celle qui vous condamne à vous-même. Je ne lui ai pas trouvé d’autre antidote que cette dégringolade dans la futilité. Des mois durant, je ne me suis sentie bien que dans les boutiques, les trésors de banque où l’on m’accueillait en susurrant mon nom. J’étais devenue une droguée du shopping.
Une de mes amies, vieille abonnée de J’achète mieux, m’a rappelé l’existence de votre Permanence. J’ai pris rendez-vous, vous étiez mon dernier recours.
Vos consultations devraient être remboursées par la LAMal, si, je vous assure.
Anne Rivier

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