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Chronique: Malley-sur-mer

Il est des changements climatiques qu’on ne peut ignorer. Le trou d’ozone par exemple. L’effet de serre. Un beau matin, dans pas très longtemps, on se réveillera et les hauts de Prilly seront au bord de la mer. Personne ne s’en étonnera puisqu’à Malley déjà, l’eau est salée. Chauffée à 34 degrés toute l’année. A deux encablures du Centre de Glace.
Aménagé pour votre santé, un Etablissement Qualitop, ouvert 7 jours sur 7, saunas, sanariums, solariums, 160 engins et 500 places de parc pour vous faire gagner du temps.
Ca ne vous dit rien ? C’est que vous devez être sourds ou illettrés, sauf votre respect. Ou habiter un trou perdu, à mille lieues de l’Arc lémanique et de la Civilisation. Sinon vous seriez au courant. Au Fitness Parc Malley un nouveau sport est né : le Bien-Etre. Quand il porte les bottes du Géant Orange, le progrès est inéluctable.
Alors, vous m’accompagnez ? Non ? Je l’aurais parié. Les enfants, les courses, le ménage, trop de travail au bureau, pas de pause à midi. Et le soir, vous ne pensez qu’à vous affaler devant votre plateauÐtélé pour compter les missiles dans leur brouillard vert en bâillant votre ennui. J’ai donc décidé, lundi dernier, de tenter l’aventure à votre place.
Dans le bus, mon sac de plage sur l’épaule, j’avais l’air malin. Il pleuvait des seilles. A l’arrêt Galicien, j’ai cambé les tranchées de la route de Renens et je me suis abritée sous le viaduc. Impression de banlieue française, entre zone industrielle et zone sinistrée. Le bâtiment Malley-Lumières, gigantesque cube noir et acier du genre pas fini, cadre parfaitement avec le paysage. N’empêche. Drôle d’endroit pour le bien-être.
Entrons. Arc de triomphe, bâches et tubulures. Rez-de-chaussée dallé miroir. Une succursale de la Poste, un kiosque, le coiffeur, des souliers, des médicaments, des restaurants. Au supermarché, les étalages de circonstance : lunettes de natation, tongs de piscine, tops et pants d’aérobic. Partout, suintant de hauts parleurs plus sournois que les caméras de surveillance, la « musaque », cette pâtée de mélodies filandreuses et de tempos matraqués. Impossible d’échapper aux décibels imposés de la consommation.
De pâles vendeuses vont et viennent entre les stands de leurs cages borgnes, la joue chiffonnée. Clignant des yeux, elles luttent contre la migraine des néons. Pas un client à l’horizon. Leur bourdon est contagieux, les tempes me serrent et j’ai des papillons noirs plein la tête.
Le hall central. Ascenseur pour l’échafaud. A l’étage, les salles de cinéma affichent leur réclame tapageuse. Aucune séance valable avant une heure. Pas de regret. Haro sur le Nouveau Sport et son comptoir d’hôtesses en uniforme. Accueil poli. Une vestale me jauge du haut de ses vingt ans. Voilà le programme. L’abdo-fessier vient de commencer, si vous voulez essayer. Vous avez le choix ! Le step, le mambo’ronic, l’aéro-kick box, le spinning. Je vous recommande également notre Institut, traitement anti-cellulite, contrôle de la masse graisseuse, enveloppements, drainages.
Contre les vingt-huit francs de la carte journalière, on me tend un bracelet velcro qui, par simple application de son boîtier à puce incorporé, ouvrira les tourniquets, bouclera les armoires, enregistrera mes moindres tribulations dans le périmètre autorisé.
Je quitte le monde connu, un fil à la patte.
Sur l’autre rive, lancinante comme une douleur dentaire, une nouvelle bande-son. Lara Fabian hulule pendant que, désorientée, je cherche les vestiaires dames, traverse des toilettes, en ressort hagarde. L’ambiance me rappelle ma première thalasso, son atroce forfait de base (quatre soins quotidiens, pas une minute à soi), ses kilomètres de couloirs en peignoir mouillé, nuque raidie dans les courants d’air, cavalant d’une « Ecole du dos » à un bain d’algues génétiquement modifiées tendance sardine à l’huile. Jusqu’à l’exécution au jet d’eau, collée au mur, pour finir agonisante entre les pognes d’une matrone que votre retard a rendue particulièrement belliqueuse.
Les vestiaires, enfin. Trois naïades filiformes revêtues de leur seul bronzage discutent des mérites comparés des solariums et du soleil des îles. Réfugiée dans un fond de travée, je me cache sous ma veste pour m’extraire de ma culotte. Effort stoppé net par l’abordage parfumé d’un top model Ð quarante-cinq kilos, un mètre nonante au garrot Ð qui se dégrafe en sifflotant, enfile son bikini à coquelicots, me sourit et se plaint de l’exiguïté des placards. Qu’est-ce qu’on va faire en hiver, avec les manteaux et les bottes ? Je soupire que cet hiver, exceptionnellement, j’ai l’intention d’hiberner.
En attendant cet heureux jour, cap sur la mer et les bassins. Dans la Zone Humide, une baigneuse détrempée me toise, fixe mes pieds nus et m’apostrophe en vaudois. Strictement interdit. La saleté, les mycoses, je vous aurai avertie.
Je monte l’escalier sur des œufs. Longue douche chaude suivie d’un plongeon dans le whirlpool. Puissante centrifugeuse dans laquelle je perds illico l’équilibre pour amerrir dans des bras mâles aussi musculeux qu’inconnus. Essorée, échaudée, je m’élance dans la piscine au milieu d’un cours d’aquagym. Les élèves, sept dames très dignes (moyenne d’âge 76 ans) lèvent la quille en saccades, les bras en croix appuyés sur des bouées multicolores. La monitrice mène le bal depuis la terre ferme, un micro à la bouche, hurlant ses instructions sur les pulsations d’un rap enragé.
Ð Madame, on ne nage pas, s’il vous plaît. Cinq minutes et j’ai terminé.
J’ai obéi. Puis j’ai un peu barboté. Mais le cœur n’y était plus.
Avant de rentrer, je me suis attardée au bar diététique. De ma chaise, la vue sur la salle de musculation était imprenable.
Fascinant musée de l’Homme. Vitrines animées, dioramas vivants. J’ai bu mon jus d’orange à la santé de ces anthropoïdes du bien-être condamnés à courir indéfiniment derrière leur ombre, sur le tapis roulant d’une machine immobile.
Anne Rivier

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