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Chronique: Dénonciation

Cette fois, c’est dans la poche. Je l’ai, mon flagrant délit. J’ai surpris le gamin du dessus en train de taguer le mur du local à vélos. « Le monde est pourri, Visinand est son chancre ».
Visinand, c’est moi. J’ai un témoin, vous savez. Le concierge, Monsieur Raul Sanchez. Prêt à se présenter ici quand vous le voudrez.
Oui, j’ai décidé de porter plainte, officiellement. Parce que je suis sûr et certain que le gosse fait partie de la bande que vous venez de serrer. L’injure personnelle, j’aurais laissé couler, je ne suis pas comme ça. Non, si je suis venu, c’est rapport à votre action « Ville Propre ». Excellente initiative, félicitations, c’était le fin moment. Le ras-le-bol est général. Notre quartier est carrément défiguré, je ne vous apprends rien. Vous avez vu ce qu’ils viennent de faire à l’église ? L’abribus démoli, la cabine de téléphone inutilisable, et la vitrine de chez Gaschen Electricité ? Mes concitoyens sont tous des lâches ? La peur des représailles, peut-être, ou celle de passer pour des réacs, des fachos. Et bien moi, j’assume.
Des semaines que je le guettais, ce salopiot. A l’âge que j’ai, si près de la retraite, je suis assez fier de mon exploit. J’ai réussi à l’immobiliser sur place, une prise rapide, sans douleur. Vieux réflexe de sportif, j’ai longtemps pratiqué la lutte libre. Avec les cris du gosse, le concierge a rappliqué très vite. Mais on ne peut pas dire qu’il m’ait beaucoup aidé, le Sanchez. Un mou de première, ça oui. Il s’est contenté d’un avertissement oral. En ce qui me concerne, j’aurais opté pour le pied au cul, pardonnez-moi le terme. Une paire de claques, un aller et retour bien envoyé. Seulement vous imaginez d’ici les réactions. Les ennuis avec la mère, qui ne peut pas me sentir. Avec la justice aussi, la police, vous, quoi.
David Diop, qu’il s’appelle, le Michel Ange de la bombe acrylique. Si je le connais ? Je l’ai vu naître, oui. Vous pensez, trente ans que j’habite l’immeuble. On s’est même beaucoup occupé de lui, à une époque. On était ses tuteurs, en quelque sorte. Ma femme s’en était complètement entichée. Contrairement à moi, elle lui pardonnait toutes ses bêtises, car Dieu sait qu’il les accumulait, petit déjà. Des fois, je devais sévir. Il ne s’en plaignait pas, il savait que j’avais raison, qu’il l’avait mérité. La preuve, c’est qu’il ne racontait rien à ses parents. Lesquels, au demeurant, n’étaient jamais là. Ou ne l’écoutaient pas, c’est kif kif.
Depuis que ma femme est décédée, le gamin ne me parle plus. Il me fuit. Sincèrement, ça me désole. Reconnaissance, politesse élémentaire, zéro. Vous le verriez maintenant ! Un cauchemar. Un ovni. Lui qui était si mignon ; ces bébés café au lait sont irrésistibles, faut le reconnaître. On le gardait souvent chez nous, la nuit. La mère était trop contente de s’en débarrasser. Plus tard, il venait chaque après-midi, après l’école. Ma femme l’aidait pour ses devoirs. Elle était institutrice de formation. S’il est arrivé jusqu’au gymnase, s’il a un minimum de culture, c’est quand même un peu grâce à elle. Le graffiti sans faute d’orthographe, c’est plutôt rare, par les temps qui courent, non ?
Bref, on s’est impliqué à fond, parce qu’on en avait pitié. Toujours livré à lui-même. La clé autour du cou. Classique. La famille décomposée. Pas de risque qu’elle se recompose, celle-là. Avec le père aux abonnés absents. Un véritable zombie. Apparaît, disparaît, reparaît. Aux dernières nouvelles, il semblerait qu’il soit définitivement retourné au Sénégal. D’après Madame Sanchez, il était venu en Suisse pour étudier la théologie. Si c’est vrai, alors là, chapeau, la religion !
La mère ? A peine plus présente. Et d’une froideur avec son môme. Pas une once d’instinct maternel. Une de ces crâneuses, qui travaille « dans le spectacle ». Faut l’entendre s’en gargariser. En réalité, elle est juste secrétaire de l’administration d’un théâtre. Subventionné, je veux bien, mais pas de quoi se monter le bourrichon non plus. Autour d’elle, une faune, je ne vous décris pas les soirées au-dessus. Interminables, un potin pas possible. Des années que je déguste.
J’ai râlé, écrit plusieurs fois, j’ai fait venir vos collègues, mais la régie n’a pas suivi. Là également, c’est la démission intégrale. Incivilités établies, tapage nocturne constaté: résultat des courses, une impunité totale. Comment voulez-vous qu’avec ça, les gamins soient éduqués correctement ?
Je porte plainte parce que je crois en l’utilité de votre action. Et pourtant, je n’ai pas beaucoup d’espoir. D’abord, taguer, c’est de l’art brut, à ce qu’il paraît. Attention génie, pas touche ! Et puis un métis, par-dessus le marché, ça n’arrange pas mes affaires. Les vôtres non plus, hein ? Aux jours d’aujourd’hui, vous vous plaignez d’un tagueur bronzé, vous êtes classé d’office raciste primaire. Et hop, sous la pile, votre dossier.
Non, mais vous le verriez, le David Diop. Une caricature, un Alien. Crâne rasé, tatouages, piercings, walkman sur l’estomac, comme une prothèse de la connerie ambulante. Et dire que ça veut fréquenter les hautes écoles du pays. Heureusement que ma femme est partie avant moi. Ce sale gosse, elle s’y était tellement attachée qu’elle lui aurait encore trouvé des excuses. On se serait bagarrés. J’aurais quand même eu le dernier mot, probable. Car le chef, chez nous, c’était moi. Elle le savait, elle l’acceptait. Les choses étaient claires.
Tout part de la famille, dans la société. Quand chacun assume ses responsabilités, les parents les premiers, les choses marchent droit. Un enfant, ça s’élève. Un adolescent, ça se forme, ça se construit avec des corvées, des frustrations, des règles qu’on applique, des sanctions qu’on exécute. Vous êtes pas d’accord ?
Non, j’ai terminé. Merci. Je vous signe ça où ? Anne Rivier

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