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Chronique: L’été de Gino

Cette année, ils sont restés à Lausanne. C’était la première fois. Et quand Gino demandait pourquoi, on ne lui répondait pas. D’habitude, ils s’en vont le vendredi soir. A peine rentrés du travail, ses parents finissent de remplir les valises, bourrent la glacière de provisions et via. Dans le train de nuit pour l’Italie.
Les wagons sont bondés. Il se réjouit d’y retrouver son oncle, sa tante et ses cousins Pozzi de La Chaux-de-Fonds. C’est le principal plaisir du voyage. Il les voit si peu. A Pâques, à Noël ? Un apéro, le repas, les cadeaux, point final. Maman ne s’entend pas avec tante Ada. Alors les hommes ont décidé d’espacer les réunions. On préfère se téléphoner vite fait, échanger les dernières nouvelles de Palerme et c’est tout. Gino, lui, il l’aime énormément, sa tante Ada. Malgré sa voix de rogomme et ses questions.
Ð Elle est incorrigible. Tu ne vois pas qu’elle utilise le petit pour nous espionner ?
Papa prend la défense de sa sœur, mais ça ne sert à rien. Maman la déteste. Et vice versa : Ada ne peut pas l’encadrer non plus. Ada est jalouse. Parce que maman est Suissesse. Et donc papa a une meilleure situation que l’oncle Renato. Ada n’a pas peut-être pas tort : sans maman, employée à la Poste depuis seize ans, papa ne l’aurait probablement jamais obtenue, sa place au centre courrier. Quand on lui dit ça, papa se fâche. Il vire au bleu violet, maman se met à pleurer et Gino court s’enfermer dans sa chambre.
Cet été, justement, Gino s’est beaucoup enfermé dans sa chambre. Ses parents n’ont pas arrêté de s’accrocher. Il faut dire que papa traînait dans l’appartement, en pyjama, du matin jusqu’au soir. Et que maman a horreur des pyjamas, la journée, pendant qu’elle se « tue au boulot ». Gino s’habille toujours avant le petit déjeuner, congé ou pas. Il enfile ce que Maman lui a préparé la veille sur la chaise au pied de son lit. Normalement, papa fait pareil. Mais là, non. Sept semaines en pyjama devant la télé.
Gino a bien essayé de l’appâter avec «Le match amical de l’Année». Rien, pas une réaction. Zidane et le Real n’ont pas suffi, Gino en aurait pleuré. Heureusement que les Ruiz du 54 l’avaient emmené au stade avec eux, sans quoi les vacances n’auraient servi qu’à s’embêter au Parc avec les filles des Africains du 56. Deux bécasses qui ne savent que jouer à la marelle ou se coiffer les tresses.
En plus, vu que maman bossait à plein temps, Gino s’est tapé toutes les corvées. Un été entier à faire les courses, à se dépatouiller à la cuisine. Un record. Il n’y a que pour la bière que papa se bougeait un peu. La porte du frigidaire débordait de canettes. Au souper, quand maman revenait, elle hurlait que si papa continuait sur cette pente, elle se barrerait. Parfaitement. Elle lui laisserait les meubles, le gamin, puis elle se tirerait, terminé ! Alors, Gino filait s’enfermer dans sa chambre. Allongé sur son lit, le baladeur sur le ventre, les écouteurs dans les oreilles, il ne les entendait plus. Il rêvait. Que papa redevenait normal. Qu’ils allaient partir, tantôt, à la fin du disque. Et que dans le train de nuit, la belle vie les attendait.
Comme d’habitude, ils arriveront à la dernière minute. Pas grave, puisque maman a réservé. Papa empilera les bagages pendant qu’elle s’installera. Gino la voit comme s’il y était. Elle abaisse les couchettes du haut, vérifie, tapote les coussins, examine les couvertures à la loupe, les renifle. Puis, acagnardée sur la banquette du bas, le frigo de campagne entre les jambes, elle moutarde et cornichonne le jambon et le pain.
Papa s’est réfugié dans le couloir avec la fiasque de chianti. Il distribue des verres en plastique à qui les veut. Sifflets, claquements, le train de nuit s’ébranle en grinçant des dents. Papa verse à la ronde, les fesses collées au mur. Les hommes lèvent le coude, trinquent au retour, au soleil, à l’amour. Il y en a déjà qui chantent trop fort, avec un peu de rouge dans l’œil. Maman se plaint du bruit, mais personne ne l’écoute. Alors elle tire les rideaux sur la vitre et se plonge dans son magazine de célébrités.
Les vraies vacances ont commencé. Gino n’a plus qu’une idée en tête : repérer ses cousins Pozzi. Zigzagant entre les jambes des buveurs, il remonte les deuxième classe sur un chemin semé d’obstacles. Presque aussitôt, Tante Ada le hèle du fond de son siège, lève les voiles, écrabouille les pieds de ses voisins et se précipite en rugissant. L’attire, le presse contre son ventre de soie. Gino tente de résister puis s’abandonne aux caresses dodues. Maman lui pardonnera, maman est si maigre, c’est elle-même qui le dit.
Ð Tes cousins ? A la buvette. Ils boudent. L’Italie avec nous, ils en ont marre, tu sais. Tu verras, quand tu seras grand ?
Tante Ada saute sur l’occasion, entraîne Gino dans la tornade de ses questions.
Ð Et ton papa ? Toujours à la Poste ? Faut qu’il s’accroche. Avec leur réorganisation, les centres de tri, c’est la valse. Chez nous, ils viennent d’annoncer la fermeture de celui de Neuchâtel. Pour juin 20002. Et en avant, marche, direction Bienne !
Sept semaines à s’ennuyer comme un rat mort, voilà les vacances de Gino. Le dimanche soir de la rentrée, quand il a redemandé pourquoi, maman lui a enfin expliqué. Et Gino a compris : papa allait devoir timbrer. Comme le père de Jean-Michel. Pas des années, seulement quelques mois, le temps d’être réorganisé. Et si on avait de la chance, ils le garderaient à Lausanne. Gino n’aurait pas besoin de déménager. De changer d’école, d’amis. Quoiqu’il en soit, cette période serait très difficile. Alors, il faudrait bien aider, être bien sage. Et surtout bien travailler en classe.
Etendu raide dans le noir, Gino a d’abord pleuré un bon coup. Puis il a réfléchi. Remercié le ciel de n’être pas parti. Tante Ada et ses questions, cette fois, il ne les aurait pas supportées. Elle aurait eu beau le bécoter, le ramollir sur son giron, il n’aurait pas pipé mot.
D’ailleurs, maman le répète assez : ces histoires-là sont des histoires d’adultes qui ne regardent pas les enfants.
Anne Rivier

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