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Chronique: Mon très cher fils

lI y a trente ans aujourd’hui que tu es né. Tu aurais dû être le premier d’une grande tribu. Tu restes mon unique. Tu es arrivé en un temps béni où les enfants n’étaient plus des accidents. Ton père t’a attendu, son cœur battant au
rythme du nôtre. Plus que moi, il a suivi ton développement en imagination. Son amour curieux m’a auscultée à chaque instant de ta croissance. Pendant neuf mois, il s’est mis entre parenthèses. Il t’a reçu comme un cadeau que je lui aurais fabriqué toute seule.
Ton père est né père avec toi. Tu as débarqué sous ses yeux et le récit épique qu’il m’a fait du spectacle a magnifié la partie de notre histoire que je n’ai pas vécue. Tu étais si volumineux qu’on avait préféré m’endormir au baisser du rideau. C’était à Téhéran, le vingt-neuvième jour du quatrième mois de l’an 1350 de l’Hégire, à 18 heures précises.
Ton père m’a tenu la main du début à la fin. Le docteur Kazemi avait hésité avant de lui donner son autorisation : le téméraire Helvète se rendait-il bien compte de ce qu’une naissance pouvait contenir de violence et de sang ? « Les Iraniens n’y assistent jamais, avait-il expliqué. Le feraient-ils qu’ils s’évanouiraient à coup sûr et nous encombreraient dangereusement. Sous leurs airs bravaches, ajoutait-il, ce sont des douillets qui préfèrent vivre l’événement par procuration. »
Je les revois, ces pétochards à moustache, fumant cigarettes sur cigarettes dans le parking, leur casse-croûte étalé sur le capot des voitures. A l’intérieur de l’hôpital, les couloirs étaient exclusivement féminins. Les tchadors de tous âges s’y croisaient, s’y apostrophaient en pépiant leur impatience. Le bébé à peine sorti, une gamine du gynécée courait annoncer la nouvelle aux mâles de la famille, blêmes d’appréhension : fille ou garçon ? Une fille les ramenait, penauds, à la maison. Un garçon en revanche les verrait se pavaner, requinqués, devant leurs compagnons d’inquiétude. Les plus courageux s’aventureraient ensuite jusqu’à la chambre de l’épouse ainsi revalorisée.
Le docteur Kazemi avait étudié aux Etats-Unis. Selon ses propres termes, il y avait acquis le recul nécessaire à la critique nationale et à la compréhension de l’autre, en général. Jugé apte après un bref examen, ton père fut donc admis à ses côtés. Et aux miens, « à vos risques et périls ».
Ces mœurs de « farenguis » plongeaient les Iraniennes dans la perplexité. Mon amie Behnaz ne comprenait pas que je refuse son aide, elle qui aurait tant voulu m’accompagner dans cette épreuve. Que ma mère, mes tantes, mes sœurs me lâchent dans un moment aussi capital la révoltait. L’envahissante Madame Pari, notre perspicace propriétaire, prédisait que mon accouchement traumatiserait mon mari et le détournerait de mon lit à vie.
Elle n’avait pas tort, mais pour d’autres raisons. Le cancer qui allait l’emporter quatre ans plus tard le condamnerait bientôt à la chasteté. Sa tendresse, puis sa solidarité céderaient progressivement le pas devant la mort qui rôdait. Se sentant faiblir, se voyant faillir, ton père ne pourrait plus aimer vraiment que toi. Tu étais son fils, son remplaçant d’homme, le signe tangible de son éternité. Moi, sa femme, je n’étais plus que le reproche vivant de son futur abandon. La maladie rend paranoïaque. Et injuste. Cela, j’ai mis longtemps à pouvoir le comprendre. Le pardonner.

20 juillet 2001.
Voilà trente ans que tu t’appelles Guillaume Siyamak. Je viens enfin de retrouver ton album. Sous sa couverture peinte de paradis persans, les feuilles démantibulées de buvard noir, les photos, les légendes au crayon blanc, l’écriture penchée de ton père.
Regarde-nous, là, le matin du 21 juillet. Moi, si jeune, la joue encore ronde et le flanc épanoui, assise en travers du lit blanc, les genoux embarrassés de ton corps étranger. Quand on t’avait amené, emmailloté à l’ancienne, je sortais du néant. J’ai immédiatement ouvert le paquet, vérifié les pieds et les mains, ajouté tes doigts et les miens. « Le compte est bon ? » a plaisanté l’infirmière. Elle t’avait surnommé Katchal Khan, le Roi des Teignes. « Un sacré bougillon. Il va vous en faire voir, croyez-moi ! »
La feuille bleue, ici, c’est ta première carte d’identité. Accrochée à ton premier berceau, elle indique le numéro de ma chambre, ta longueur et ton poids, tes tours de tête et de taille. De gauche à droite et en farsi, évidemment. Ces fiches officielles : tes actes de naissance, le suisse avec la signature de l’Ambassadeur et l’iranien avec le lion et le sabre du Soleil des Aryens.
La coupure neuve de 200 rials et la binette bleue du Shah ? Le prix d’un pari gagné par ton père : aurais-tu été fille que le billet revenait à Talebi, le contremaître du chantier. « Inch Allah, vous aurez un garçon, khanoum, avec un mari si merveilleux ! » me répétait ce chic type, semaine après semaine. Aucun Iranien n’aurait d’ailleurs osé me souhaiter le contraire.
Les superstitions étant la loi du genre, le mauvais œil guettait, prêt à sévir et à terrasser les incroyants. « Qu’Allah nous assiste. Que ce gamin est laid, que cet enfant est vilain ! » s’extasiaient Behnaz et Chirine en te couvrant de baisers. Et, devant mon regard vexé : « On n’admire pas un nouveau né, ma chère, ça porte malheur. En attendant, c’est vrai qu’il est chauve, ce malgracieux. Et cette voix de crécelle, un supplice pour l’oreille ! »
Ne manque pas la dernière page, surtout. Le portrait de vous deux que j’adore. Ton père te chantant « Ainsi font » avec les mains. L’inscription proclame : Leçon de musique, papa comblé.
Regarde comme tu lui ressembles, mon fils. Comme le hasard a voulu, dans cette grande loterie de l’hérédité, que ton apparence prenne la relève de la sienne. Tes gestes, la façon de te mouvoir, ton sourire, et la photo s’anime.
Ton père avait ton âge, juste trente ans, lorsque tu es né.
Hier, au téléphone, tu as reparlé d’aller voir sa tombe. Tu voulais des précisions. La ville, l’itinéraire à suivre depuis le centre, tout ça, je me rappelais. Mais pas le cimetière. Pardonne-moi, mon grand, ça fait tellement longtemps.
Et puis, les cimetières ont des noms si beaux qu’on ne les retient jamais.
Anne Rivier

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