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Chronique: Terre d’Orient

Je suis mort comme j’ai vécu : en exil. J’ai traversé mes quatre-vingt-six ans comme on traverse un champ de mines. Les guerres m’ont poursuivi partout.
J’ai rendu l’âme pendant celle du Golfe. A Beyrouth, dans mon lit. Je suis parti paisiblement, sans autre douleur que l’intraitable nostalgie des contrées natales.
Toute ma vie, j’aurai espéré le retour. Aujourd’hui plus qu’hier, cet espoir est condamné. Dix ans après mon décès, il faudra donc que je l’admette : personne ne portera plus mon corps au cimetière de notre village. Jamais mon linceul ne se recouvrira de la terre de nos orangeraies.
Je suis mort de mort naturelle. Une chance. J’aurais pu crever cent fois sous la mitraille. Ou trépasser d’ennui à Lutry, en Suisse.
C’est là que je me réfugiais quand la situation devenait intenable. Odile, ma deuxième femme, l’exigeait absolument. Elle refusait de m’accompagner au Liban depuis belle lurette. Depuis l’invasion israélienne de 1978 exactement. Elle se disait trop vieille pour subir couvre-feux et restrictions. Les attentats, les assassinats, les francs-tireurs à chaque carrefour, derrière chaque fenêtre. Ò A nos âges, s’emportait-elle, aller se flanquer dans la gueule du loup ! Ó Je palabrais, elle insistait, menaçait. Elle me traitait de fou. Elle n’avait pas tort. Je ne me sentais bien nulle part. A peine avais-je repris mes habitudes à Lutry, que Beyrouth et la mer me manquaient. Alors, dès que l’aéroport rouvrait, je m’envolais.
Là-bas, je ne pouvais que constater les dégâts. Voir mon quartier se transformer au gré des alliances changeantes et meurtrières. Ses habitants chassés, leurs demeures pilonnées, occupées par les vagues successives de miliciens, de phalangistes, de commandos sauvages. Par miracle, excepté des vitres brisées, mon immeuble n’a pas été touché.
Là-bas, très vite, je me suis retrouvé seul. Mes vieux amis avaient fui les combats. Mes frères s’étaient établis en Floride, ma sœur, à Damas. Quant à mes fils, ils avaient définitivement émigré à Londres et au Koweit après la guerre du Ramadan. A mon dernier voyage, je n’avais plus aucune famille sur place. A part Selma, Allah la bénisse, une Palestinienne emmenée avec nous en 1948. Selma la cuisinière, la nourrice de mes enfants, Selma qui a soigné, puis aidé ma première épouse à mourir dignement, Selma qui a veillé des années sur mes biens, gardé l’appartement sous les bombardements, Selma m’est restée fidèle jusqu’au bout. Elle m’a fermé les yeux, le 20 janvier 1991.
A Beyrouth. Et c’est tant mieux. En Suisse, je les aurais embarrassés. Odile n’aurait pas su se débrouiller. L’ensevelissement, le cimetière. Je suis musulman. Elle non. Elle s’était pourtant convertie lors de notre mariage libanais. Elle avait parfaitement joué le jeu. Répété devant l’imam qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohammed est Son Envoyé. Elle s’était préparée, avait lu les Sourates Essentielles du Coran dans la traduction ampoulée de Mardrus qui traînait sur ma bibliothèque. Elle s’était émerveillée de leur lyrisme, de leur poésie. Odile était une incorrigible romantique, marquée par l’orientalisme colonial de sa jeunesse.
A Lausanne, nous avions eu le choix bienvenu de la laïcité. A des fiancés récidivistes de 60 et 63 ans, veufs l’un et l’autre, la cérémonie religieuse ne s’imposait pas. Sa parenté en avait convenu très facilement. Imaginez : un Arabe, devant leur autel, fut-il francophile et vénérable ?
Je suis méchant parce que je suis mort. Vivant, je ne me serais pas permis semblable pensée. D’autant moins que les Suisses m’avaient accueilli à bras ouverts. Je leur plaisais. J’y mettais du mien. Je me gardais de prendre position. J’évitais les sujets brûlants, la politique. Je ne parlais jamais de l’exode, ou alors sommairement et sans rancœur apparente. Fatalisme oriental, pensait-on. Pour eux, j’étais devenu un Palestinien neutre, une identité nomade, virtuelle. Un de ces Levantins cosmopolites, forcément riches et distingués. Un honnête homme épris de paix. A mille lieues de tous les nationalismes. De tous les intégrismes. Inoffensif, j’étais plaint, à défaut d’être compris.
Avant, les choses auraient été différentes.
Lorsque je l’ai connue, Odile était une jeune et brillante archéologue qui participait à des fouilles en Palestine. Je terminais ma licence de chimie à Montpellier. En vacances au pays, je l’avais croisée chez ses logeurs, des cousins éloignés de ma mère. Le coup de foudre fut instantané et réciproque. Nous nous sommes aimés follement, quatre mois durant. Puis, trop conscients que nos familles n’accepteraient jamais notre union, nous nous étions séparés. Rentrée à Lausanne, Odile s’était mariée, avait eu ses enfants. Moi, mon doctorat en poche, j’étais revenu en Palestine. J’avais travaillé pour les Anglais, dans l’industrie des engrais, sillonnant le Proche-Orient à la recherche de nouveaux clients. En pleine deuxième guerre mondiale, j’avais épousé Dinah, une jeune fille de mon milieu, agréée par mes parents.
En 1948, j’avais tout perdu. Les maisons de Jaffa et de Nablus, les plantations, les terrains au village. Je m’étais réfugié à Beyrouth avec les miens. Fayçal, le cadet, venait d’avoir une semaine : drôle de date de naissance pour un Palestinien.
Odile et moi, nous nous écrivions une lettre par semaine. Une par mois, une par année. L’Histoire nous avait peu à peu effacés de notre propre histoire. Exilés l’un de l’autre éternellement, croyions-nous.
Trente-quatre ans après notre première rencontre, de passage à Genève, je lui ai téléphoné. Elle est venue au rendez-vous, et ce fut le même embrasement. Nous étions vieux, mais nous n’avions pas vieilli. Amoureux de nos souvenirs, de nos images intactes, nous avons aboli le temps. Et décidé de ne plus nous quitter.
C’était avant la guerre. Laquelle ? Je commence à les confondre. Le Liban était encore indépendant. Un pays fertile, de plaines et de montagnes. Multiethnique, multiconfessionnel, multiculturel. Un petit pays prospère de banques et de libre-échange. On l’appelait la Suisse du Moyen-Orient.
J’y suis mort comme j’y ai vécu. En exil.
Anne Rivier

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