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Chronique: Borderline

Mon immeuble est un des derniers de la ville. Un rempart de béton dressé sur la frontière. Depuis sept mois que je l’habite, lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, je m’évade à l’étranger. Mon corps et mes biens restent à Lausanne, mon regard saute le mur. Prilly, extrémité ouest de son territoire, puis les bâtiments de l’hôpital psychiatrique de Cery. Impossible d’ignorer ces gros blocs gris-rouge, et la somme des souffrances qui s’y sont réfugiées. Le passé monte à l’attaque, et avec lui, le souvenir poignant d’un frère mort de sa folie, il y a juste neuf ans. Chaque matin, je lutte contre la tentation d’un inutile pèlerinage. Le temps d’une épine en plein cœur, je résiste à la nostalgie fraternelle.
Et je repasse la frontière. Des contrées ennemies de la mémoire, de l’apitoiement crânement repoussé, je reviens fortifiée. Un sourire aux nuages, un autre à la vie, la journée peut commencer. Le tableau familier retrouve son cadre, ses exactes proportions, ses lignes de fuite.
Plus tard, de ma table de travail, quand mes yeux et mes mots se seront fatigués, je m’y ressourcerai, m’y nourrirai de la réalité. La toile s’animera, les motifs, les personnages renaîtront, fidèles.
Et comme toujours, depuis sept mois que je les observe, au premier plan, il y aura le paysan, son tracteur et son champ. En baromètre de mes saisons,
Le paysan, d’abord. Un vrai de vrai, et si heureux de l’être qu’on l’entend parfois chanter en piquetant ou en tendant ses fils barbelés. Le classique agriculteur vaudois avec casquette Rivella, cigare au bec et bottes aux pieds. Un jovial retenu dont la parole s’emballe contre les « citadins », contre ces
« malhonnêtes » qui, de leur voiture, font déféquer leur chien dans ses semis.
Le tracteur et ses accessoires, ensuite. Un modèle d’exposition, briqué, astiqué à la cire brillante, bijou de technicité et d’adaptabilité, une monture de gala qui lève et baisse son arrière-train au millimètre, plante la graine à la pièce, crache son lisier au décilitre, une bête de scène que les promeneurs en bras de chemise observent du chemin forestier, l’œil écarquillé.
Le champ, enfin, régulièrement labouré, ensemencé, puriné, fauché. Chouchouté. Rien à voir avec un de ces maigrelets mal levés qui trahit sa subvention, non, un champ de blé gras, compact, un champ de photographe. Aujourd’hui, il est encore nu rasé, de bistre et d’ocre. Que la bise se lasse, et demain déjà, il se couvrira d’un léger duvet amande.
A droite, une prairie coule de la Blécherette, pente douce sous les boqueteaux de hêtres. Une terre ravinée, bosselée de taupinières, nouée de racines dénudées. Les chats du quartier s’y font les griffes sous la lune, en feulant leurs amours alternées. Remplacés dès l’aube par les colloques de corneilles, les atterrissages sifflants des rapaces affamés. Le jour, les vaches du paysan y broutent serré, collées les unes aux autres. Ce sont de belles vaches de ville, bien élevées, la clochette polie et la bouse discrète.
A gauche, au bout du champ, la ferme et son triple silo. A côté, le verger sur son tapis vert. L’enclos d’un jardin qu’on devine potager. Plus loin, de vieilles granges, leurs toits bernois tirés bas sur les yeux. Et un deuxième champ qui lance ses sillons droit vers le ciel et bute sur l’horizon crayonné de pylônes électriques.
Entre les coiffes hirsutes des forêts, la bretelle d’autoroute. Quand je travaille, pas besoin de montre. C’est au trafic que je mesure mon temps. Derrière ma fenêtre fermée, les voitures pendules défilent sans bruit, minuscules, innocents jouets sur une maquette. Pareilles aux Dinky Toys de mon frère Philippe. Les seules que sa maladie lui aura permis de conduire.
Le soir, mon tableau s’effacera. Avant de rabattre les lamelles du store, je franchirai la frontière pour les adieux coutumiers. Bonne nuit à Cery, cube gris plombé, ses portes, ses loquets bloqués, ses corridors baignés de lueurs sépulcrales. Salut à vous, dormez en paix, asiles d’ailleurs et de partout.
Salut à Bellelay, destination des « autos
jaunes » de mon enfance biennoise. Salut à Perreux, nef bucolique des aliénés neuchâtelois. Perreux des premières visites au frère altéré : Philippe, ses vingt ans ligotés d’hallucinations, Philippe, son brillant cerveau partagé jusqu’à la fin. Entre monde et enfer. Me reviennent à l’esprit ses récits d’illuminé, ses descriptions froides et cliniques des chambres d’observation, des pathologies mélangées d’avant le tri. Philippe, insupportablement conscient de sa propre « folie raisonneuse ».
Persuadé pourtant qu’il s’en sortirait : dans ses lettres que j’ai gardées précieusement, parmi les propos désordonnés, les fulgurances noires de visionnaire, je relis cet espoir sans cesse bafoué. Et ses promesses solennelles de guérison : un jour, me rassure-t-il, il gagnerait la bataille, puis la guerre.
Alors, il ressauterait la frontière pour nous rejoindre.
Anne Rivier

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