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Chronique: Ma vie avec Kasparov

A partir de quel moment le jeu devient-il un travail, le divertissement un labeur ? Le sport cérébral est-il un sport ? Ou un assimilé, par la seule grâce du vocabulaire commun ? Qu’est-ce qui différencie l’amateur du professionnel ?
La dernière fois que je me suis posée ces questions, c’était ce fameux samedi de fœhn. Le printemps explosait aux fenêtres.
Après le petit déjeuner, j’ai supplié Kasparov de m’accorder la faveur d’une promenade dans les bois du Jorat. Voûté sur les combinaisons diaboliques de son échiquier, encore en pyjama, le Champion a grommelé qu’il n’avait pas, mais alors vraiment pas, la tête à la balade. Quand je lui ai demandé s’il comptait jouer toute la sainte journée, il a grondé que, nom d’un chien, depuis le temps, je devrais pourtant savoir que Kasparov ne « joue » jamais. Non. Kasparov étudie.
J’aurais pu tiquer. Je suis restée de marbre. Je commence à avoir l’habitude de ces sautes d’humeur : voilà trois mois que l’Etudiant n’est pas à prendre avec des pincettes. Trois mois qu’il perd 67 % de ses matches de championnat. Et presque quatre ans qu’il consacre l’essentiel de ses congés à s’essuyer le front sur ses pions. A préparer ses attaques et vérifier ses défenses dans la centaine de livres de sa bibliothèque échiquéenne. A corriger ses parties avec Fritz, son logiciel préféré. A se mesurer aux internautes de Miami ou de Kiruna à n’importe quelle heure de la nuit.
Ð Et ta condition physique, tu y penses ? Tous les grands joueurs font de l’exercice, c’est capital de bouger. Et ton piano, tu l’abandonnes ?
Ð Ma pauvre amie, tu n’as décidément aucune idée ! Je dois revoir l’Ouverture du Pion de la Dame de a à z pour jeudi et tu voudrais que je me baguenaude sous les foyards, en sifflotant, le nez en l’air, comme si de rien n’était ?
J’ai refermé la porte et je suis partie seule. Dans le bus qui m’emmenait au Chalet-à-Gobet, je n’ai pas cessé de ruminer. Et aujourd’hui, la terrible vérité me saute à la face : Kasparov est malade. Il vit sur une autre planète que la nôtre et ne le sait pas. Après des heures d’observation rigoureuse, mon diagnostic tient en un mot : dépendance. La littérature spécialisée parlerait d’une « chess-addiction » caractérisée. L’affection est sévère, et le patient incapable de la surmonter sans aide extérieure.
Au début, Kasparov était heureux. Contrairement à son homonyme de Bakou, mon Kasparov à moi s’est mis aux échecs très tard, la quarantaine largement entamée. Inscrit dans un club genevois, simple amateur, il y jouait le lundi soir, pour le plaisir. Ses adversaires ? Des semblables, frères et sœurs en passion. Entre soldats du même régiment, sans guerre ni bataille à l’étranger, ah que la vie du clan était jolie ! Les victoires y valaient les défaites. Ce qui n’empêchait pas le sérieux, au contraire. Les joutes intestines terminées, on analysait les rebondissements en détail, et chaque coup en profondeur.
Le week-end, je l’accompagnais au Parc des Bastions. Devant un public connaisseur, la faune internationale des bretteurs s’y déchaînait, s’affrontant sur d’énormes échiquiers de béton quadrillé. Associant gymnastique physique et exercice mental, ils déplaçaient leurs figures de plastique dans un ballet saccadé. Qu’ils les poussent d’un pied rageur ou les soulèvent d’un bras nonchalant, leur visage exprimait une égale et douloureuse concentration. Car l’exhibitionnisme force à l’excellence. Dévoilé sur la place publique, l’ego aspire au succès. Ou à la défaite honorable pour le moins.
Kasparov, lui, montait rarement sur scène. M’expliquant le développement de la partie, il en devinait les retournements avec précision. Je l’admirais et il adorait ça. Nous rentrions main dans la main, assis sur notre petit nuage carrelé rose et blanc. A la maison, je cédais bientôt à ses avances.
Allez savoir pourquoi, j’écopais toujours des Noirs. De ce désavantage, je fis vite un atout : je résistais dangereusement en milieu de Sicilienne. J’eus mon heure de gloire en reproduisant d’instinct une des bottes secrètes de Fischer, recensée dans une Espagnole contre Keres à Zurich en 1959. Insuffisamment charpentées, en revanche, mes Grünfeld et mes Est-Indienne me condamnaient à mort avant le quinzième trait. Kasparov en abusait. Soit il me renversait, soit je couchais mon roi, le résultat était bien là : battue, rebattue à plates coutures, j’étais devenue sa sparring-partner de prédilection.
Jusqu’au soir où, magnanime, il m’accorda les Blancs. Soirée funeste où je l’ai maté à la régulière dans un Gambit Muzio, pourtant évalué par les experts de l’époque comme donnant une nulle. (Ai-je contribué à le remettre à la mode ?)
De ce Muzio-là, mon coach domestique ne guérit jamais. Entre nous, quelque chose s’était brisé. Nos rencontres se sont espacées. Alors, quand Kasparov s’est engagé dans une équipe au sein de son club, je l’ai encouragé. Pire, j’ai réveillé, aiguillonné son esprit de compétition.
Mea culpa. Je ne savais pas que lors de sa première participation officielle, il serait sèchement battu par une femme. Une ravissante massacreuse aux longs cils, une tueuse aux yeux d’améthyste. Je n’imaginais pas non plus que la plupart de ses challengers seraient des gamins à peine secs derrière les oreilles, tenaces, vigoureux, gonflés d’assurance et d’agressivité. Ou des vieux briscards pugnaces, au bénéfice d’une pratique et d’une expérience irrattrapables.
Pas de doute. Mon Stratège est atteint. A moi de le désintoxiquer si je veux le retrouver tel que je l’ai connu. Sobre, de douce et bonne composition, toujours ouvert à la discussion, à l’échange. Pour rétablir son équilibre, tentons la greffe d’une contre-monomanie. Aidons à la renaissance d’une activité jumelle. En effet, plusieurs champions d’échecs furent à la fois psychiatres, mathématiciens, musiciens ?
Au programme de ce printemps, donc : réintroduction du clavier, à doses bien tempérées. Puis changement radical de modèle. Exit Rambo Kasparov, place à Mark Taïmanov. Sur les chemins de l’Olympe, ce Grand Maître russe, ex-candidat à la Couronne Mondiale et pianiste virtuose, donnait autant de récitals Chopin que de simultanées à l’aveugle. Anne Rivier

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