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Chronique: Vive la mariée !

Robe de mariée neuve (jamais utilisée) de marque américaine, en peau de soie et dentelle, voile, chaussures, jupon, le tout Fr. 2200
Léman Express, lundi 19 février 2001

Ca s’est passé le dimanche matin. Après la foire agricole, quelques jours avant le raout des Investisseurs Avertis, le Palais de Beaulieu accueillait le Salon du mariage pour le week-end.
Au petit-déjeuner, quand j’ai annoncé que j’allais y faire un tour, On a failli s’étrangler sur son café. On s’est récrié. On s’est moqué. On m’a mise au défi de trouver une raison valable, une seule, qui justifiât cette subite lubie. Je n’ai pas osé dire la vérité. Que j’y allais pour rêver. Alors j’ai inventé.
Ð J’ai rendez-vous. Avec Sylvie, une amie d’enfance. Inutile, tu ne la connais pas. Elle se marie le 21 juillet prochain. Sa mère n’a pas pu se libérer, elle m’a demandé de la remplacer.
On s’est esclaffé bruyamment :
Ð Comme conseillère en mariage, j’imagine.
Ð Oui, parfaitement.
On s’est vraiment fâché. Quoi, qu’entends-je, qu’ouïs-je, a-t-On tempêté. Par ce beau temps, cette lumière transparente, ce ciel menthe à l’eau, par cette avancée inespérée du printemps, aller s’enfermer dans une halle surchauffée, quadrillée par des armées de fiancés béats et de parents tartignoles, à reluquer des robes de tussor ou de brocart ? Des kitscheries bouillonnant de tulle et de gaze, des voiles dégoulinant de strass. Sans parler de ces couronnes de fleurs artificielles dont le port ridiculiserait la plus jolie des vierges de Lausanne ?
Ð A supposer toutefois qu’il en reste une ou deux, a-t-On ajouté avec une finesse toute dominicale. Tu verras, leur truc, ça va être le bide intégral. Personne ne se marie plus en grande pompe, c’est complètement ringard, et d’ailleurs, 50 % des mariages se terminent par un divorce.
J’ai essayé de répliquer. On est monté sur ses grands chevaux.
Ð Tu choisis, ma chère, c’est le Salon du mariage ou moi.
Dépitée, découragée, j’ai fini par céder. Et l’après-midi, je me suis tapé Ouchy-Préverenges-retour. A pied. J’ai boudé. A la vérité, j’étais triste. Probable que je pressentais déjà le drame. Ce dimanche-là, c’est sûr, quelque chose s’est cassé. Irrémédiablement.
Car le mariage, On n’était ni pour ni contre. On n’avait jamais été clair là-dessus. J’avais espéré qu’avec le temps, On se laisserait convaincre. Quatre ans de vie commune, ça n’est pas rien. Je pensais qu’On sauterait le pas. Juste pour officialiser, marquer notre amour d’une pierre blanche. Je me faisais de ces illusions ! Une vraie midinette. Mais j’aimais tellement cette idée. L’état civil, le vendredi, en tailleur sobre, avec les deux témoins. Puis, le lendemain, l’apothéose, la consécration. L’église décorée, tout illuminée de corolles parfumées, la célèbre marche nuptiale, l’orgue qui s’époumone, les mères qui versent leur goutte dans des mouchoirs brodés, et le père qui s’encouble dans la traîne de sa fille ?
Ð Je te rappelle que la plupart de tes copains ont accepté de se marier comme ça. Devant le curé ou le pasteur, oui, parfaitement.
Ð En ânonnant des versets de leur cru, dans une de ces liturgies dévoyées écrite avec les pieds, sous le regard mouillé de l’officiant démissionnaire, a-t-On glapi sous les voûtes séculaires du temple de Saint-Sulpice. Bon, assez glosé. Le chapitre est clos. Tu viens, oui ou non ?
On a claqué la porte sur mes sanglots. J’ai reniflé longtemps dans le noir. Puis j’ai couru comme une dératée pour rattraper mon retard. On m’a gratifiée d’un sourire, On m’a repris gentiment la main. A Vidy, On m’a même offert un cornet de marrons grillés.
C’est vers la fin de la promenade que j’ai eu des visions. Inquiétant phénomène. Assises sur leurs crinolines d’ottoman, leurs basques volantées divaguant sur l’eau, allongées dans leurs guipures sur le gazon de Bellerive, ou suspendues par leurs manches gigot aux branches des saules pleureurs, je voyais des mariées partout.
Le lundi matin, les journaux étaient unanimes : le Salon du mariage avait fait un malheur. Le monde entier y était, sauf moi. Les traiteurs, les fleuristes, les photographes, les voyage-de-nocistes, les orchestres, les animateurs. La presse insistait particulièrement sur la présence d’un stand de prévention contre les méfaits du tabac et de l’alcool. Et sur celui, unique et œcuménique, des Eglises. Pour ces dernières
« toutes les occasions de se rapprocher du public sont bonnes. Ceux qui viennent nous voir sont des gens qui ont perdu le contact avec l’institution et ne savent pas comment s’y prendre pour préparer une cérémonie religieuse. Nous leur donnons des informations de base. Leur indiquons, par exemple, à quelle paroisse ils appartiennent ? »
Quant aux couturiers, stylistes et autres maisons de prêt-à-porter spécialisés, leur avenir paraît assuré : coloré ou immaculé, le mariage classique est de retour. Ainsi que les fameuses listes que les magasins avaient enterrées un peu trop tôt et qui reviennent à la mode.
Le lundi soir, donc, j’ai bien cru pouvoir crier victoire. Devant l’évidence, On s’était incliné, On s’était montré beau joueur. Pressé de questions, cuisiné sur Ses intentions, On n’avait pas exclu la possibilité qu’un jour, qui sait ?
J’aurais dû m’arrêter là. Je n’aurais pas dû enchérir. La goutte qui a fait déborder le vase, c’est la robe que j’ai enfin osé sortir de mon armoire. Déhoussée, elle m’a paru plus blanche-blanche que coquille d’œuf. Je l’avais achetée en cachette, au Salon de Genève, l’année d’avant, profitant d’une remise sur la totalité des accessoires, escarpins à paillettes compris.
Quand On l’a vue, bien réelle, tangible, somptueuse, On a pris peur. On a été lâche. On s’est tiré deux semaines plus tard, avec Son rasoir et Son blaireau.
J’ai beaucoup pleuré. Aujourd’hui, je me dis que ça valait mieux. Une union libre qui ne résiste pas au mariage n’est pas viable, de toute façon. Bon débarras.
Ma petite annonce a paru le 19 février. Vous l’avez peut-être remarquée.
Dans Léman Express, oui, parfaitement. Anne Rivier

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