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Chronique: Vous habitez toujours chez vos enfants ?

Les parents tiennent la chandelle, les enfants ne savent plus se moucher.

Ð Tu n’es plus avec Julie ? Depuis quand ? Tu aurais pu m’avertir, tu sais.
Ð Maman, je t’en prie. ça ne te regarde pas. Ne me pose pas de questions sur ma vie privée, tu seras gentille.
Voilà ce qui fut répondu à une de mes amies, une heure après qu’elle se fût cassé le nez, un dimanche matin, sur une ravissante jeune fille en chemise dans le corridor de son appartement. La surprise était de taille. Car l’échevelée qui sortait ainsi de la chambre de son fils aîné lui était totalement inconnue.
Nullement gênée, cette nouvelle Héloïse la salua poliment avant de s’enquérir d’une voix ferme de la douche et d’une serviette de bain. Et c’est le plus naturellement du monde que, lavée et recoiffée, la tourterelle participa ensuite au traditionnel brunch familial. Le premier choc assumé, la fée du logis assura avec élégance, comme d’habitude. De son côté, rajeuni de dix ans, l’œil en étoile et la mèche en bataille, le maître de maison joua les jolis cœurs avec entrain. Leur cadette fut la seule à garder quelque distance. Chat échaudé, elle commence à se lasser du rôle de confidente des ex de son frangin.
Cette histoire vous étonne, et pourtant. Mon amie n’est pas une exception. J’en ai une autre qui va plus loin encore dans l’adaptation aux mœurs ambiantes. Craignant que sa fille ne traîne de bars louches en discos sauvages, affolée à l’idée qu’elle puisse toucher à la drogue et attraper le sida, elle l’encourage vivement à ramener ses copains à la maison. Elle n’oublie jamais de vérifier que la boîte de préservatifs soit pleine et la pose bien en évidence sur la table de nuit. Le lendemain, prenant garde à ne pas faire de bruit, elle laisse les amoureux dormir très tard et leur apporte le petit-déjeuner au lit dès qu’ils ouvrent un œil.
Une mère idéale, large d’idées. Les jeunes, d’ailleurs, l’adorent. Sa cuisine ne désemplit pas, et son frigo est régulièrement vidé. Son salon vibre en permanence au son du rap et de la techno. Le mari ? Au début, il a eu de la peine à se mettre au diapason. Aujourd’hui, vacciné, drillé, il frappe aux portes avant d’entrer chez lui.
Dans le genre, les Dumont ne sont pas mal non plus. Eux, ils n’ont pas hésité une seconde. Je les attendais pour souper. Ils se sont décommandés, une heure avant le repas. Une urgence, et des plus graves : le petit ami de leur fille vient de les laisser tomber. Comme ça, sans avertissement. Après deux ans et demi. Oui, le fameux Thierry. Lui qu’ils avaient accueilli, traité comme leur propre garçon, quelle ingratitude ! Bon, c’est vrai, ils s’y étaient un peu moins attachés qu’à Fabien ou à Angelo. N’empêche : à chaque fois, c’est un nouveau déchirement. Et le même scénario. Les Dumont sont effondrés, la maisonnée sens dessus dessous et leur Agnès à deux doigts du suicide.
Donc, les Dumont me lâchent. Dommage. Je vous devine moqueurs. Ne souriez pas trop vite. A leur place, vous auriez fait pareil. Ils vous ressemblent. Cherchez et vous en repérerez plusieurs dans votre entourage. Père et mère emblématiques de la famille nucléaire moderne, disent les sociologues. Compréhensifs, toujours à l’écoute. En complète symbiose avec leurs rejetons depuis la minute exacte de la conception. Impossible de revenir en arrière. Les plis sont pris. Et puis leur situation actuelle est particulièrement délicate. Jugez plutôt : à cinquante ans frappés, les Dumont habitent encore chez leurs enfants.
Statistiquement avéré, cet état de fait ne manque pas d’explications rationnelles. Purement économiques et bêtement pratiques. Marché du travail et crise du logement, prolongement de la formation professionnelle ou des études, nos jeunes adultes nous la chantent « deux générations sous le même toit » tous les jours. Et ils s’incrustent. Nous pompent l’air, ruinent nos santés et nos maigres économies. Comment s’en débarrasser quand la voie est bloquée ? La solution : attendre que ça passe.
Psychologiquement, ce processus est plus complexe à débrouiller. Probablement pervers à long terme, il induirait de dangereuses conséquences dans la vie affective et sexuelle de nos progénitures. Partagée de cette façon, bradée dans la confusion des rôles et le mélange des figures, l’intimité n’aurait plus ni goût, ni vertu, ni vice intéressants. Les praticiens du divan s’en alarment et prédisent un douloureux retour de bâton. Qu’ils résumeraient avec moi, s’ils l’osaient, par ce proverbe éclairant : Quand les parents tiennent la chandelle, les enfants ne savent plus la moucher.
Les Dumont sont pris au piège de leur famille-cocon. Erigée en modèle, appelée de leurs vœux par tous les experts en éducation des années soixante-dix, cette dernière serait aujourd’hui contraire aux droits élémentaires de l’enfant. « Maltraitante », elle empêcherait la révolte indispensable à la structuration d’une personnalité équilibrée. Car, sous ses airs dégagés, la famille « fusio » est étouffante, dominatrice, possessive. Et finalement aussi infantilisante que la précédente, trop patriarcale celle-là.
Ulcérés, les Dumont. Leur faire ce coup-là ! A eux qui, dans ce domaine, ont suivi les modes avec discernement et mesure. Si, Si.
Madame a allaité ses nourrissons à la demande. Monsieur l’a consciencieusement secondée. La nuit, c’est lui qui se levait. Qui changeait les couches après la tétée. Et attention, quand le bébé hurlait, trépignait, bavait, ne se rendormait pas, de la musique, uniquement de la musique. En 1971, on savait déjà qu’elle traversait les siècles. On venait juste d’apprendre qu’elle transperçait le placenta.
C’est ainsi que, gavé des suites de Bach in utero, l’aîné des Dumont est devenu batteur de hard rock à l’adolescence. Sauvé par les poils. Anne Rivier

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