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Chronique: Vœux de papier

Dix-neuvième jour du premier janvier du premier siècle du troisième millénaire, amen.
Coincée à ma table, je sacrifie au rituel des vœux. Tardivement, comme d’habitude. Sur papier vergé, à l’encre bleue des mers du Sud. J’ai presque terminé ma liste. J’en suis à la lettre S. Aux Seiler de Zurich. Vera et Daniel, vous les connaissez ?
La nuque me brûle jusqu’aux épaules. Mon dos, une échelle de douleur. Ma main, du bois mort. Inutile de continuer. Quand le corps se rebiffe, l’inspiration cale. Une pause thé s’impose. Un Keemun haoya à l’arôme chocolaté ? Ou mon bon vieux Kenia bien corsé avec un nuage de lait ? Hébétée, je reste debout devant mon placard, incapable de me décider. La bouilloire a beau me siffler, je suis sourde. Le cerveau occupé à passer et repasser mon carnet d’adresses au scanner. ‚a y est, j’en étais sûre. J’ai oublié les Sallin. Et puis les Comte et les Blaser aussi. Tant pis, je les saute pour cette fois. Et le René. Je le relance, ou je l’efface définitivement ?
Maudits soient ces choix ! L’abondance des thés et des personnes. J’ai trop de Chine, et pas assez de Darjeeling. Trop de connaissances, et pas assez d’amis. Il faut que ça change. Je m’y engage solennellement, le petit doigt levé au-dessus de ma tasse d’Assam Tippuk.

On dirait un dictionnaire de synonymes

Retour à mon écritoire. Fin des opérations. Mais avant de refermer les enveloppes et de coller mes timbres, poussée par une sorte de conscience professionnelle, je commets l’irréparable : je me relis. La pile entière, dans l’ordre alphabétique.
Et c’est la montée à l’échafaud. Artificiellement « rapondues », ralliées dans un arbitraire meurtrier, mes proses confinent au désastre. Un birchermüsli de répétitions, une salade russe de lieux communs, un Waterzoï de banalités.
La forme est à pleurer. On dirait un dictionnaire des synonymes. Le fond, une autoroute pavée de bonnes intentions. De ces bons gros sentiments incompatibles avec les belles-lettres. Est-ce que vous me les pardonnerez quand vous m’aurez lue ? Car ces vœux, après tout, vous sont également destinés.
Ð J’espère, je souhaite que l’année, le siècle, le millénaire qui commence, qui débute, qui s’annonce, à venir, vous apportera ce que vous pouvez désirer, souhaiter, imaginer de mieux pour vous et les vôtres, appariés, associés ou apparentés. Le bonheur, l’amour, une promotion bienvenue, une récompense méritée, un vrai réconfort. Un enfant, un petit-fils, une arrière-petite-fille, un mariage en fanfare, un divorce harmonieux. Moins de deuils, de chagrins, de déceptions. La réalisation de ces voyages que vous planifiez depuis si longtemps. Une plus grande liberté, des loisirs plus fréquents, des revenus plus conséquents, plus décents. Un travail revalorisant, un travail stable, un vrai travail, après votre pénible expérience de la faillite, du dégraissage, de la restructuration, de la globalisation, du chômage post-fusion. Ou alors ce changement d’entreprise, de secteur, de département, de doyen, de directrice, que vous appelez ardemment de vos vœux. Ou encore cette retraite anticipée dont vous n’osiez plus rêver, la fameuse flexibilité dont vous pourrez enfin jouir, après en avoir été la victime.
Et puis la santé. La guérison totale, la cure de désintoxication surmontée, le virus terrassé. Un rétablissement rapide. Ou une rémission, qui sait, et un traitement ambulatoire qui vous permettrait d’aller et de venir à votre guise, de vous promener ce printemps au bord du lac, cet été sous les sapins.
Sachez que je pense à vous, que je vous suis très attachée, que vous m’importez, même si je me manifeste rarement. Ce mot, ces quelques lignes, ces phrases venues du cœur, sont censées remplacer toutes ces invitations remises, ces rencontres ajournées, retardées, déplacées.
Vous m’en voulez, je le sens, vous ne croyez pas à mes excuses, vous me condamnez d’avance, sans m’avoir entendue. Vous me peinez, me décevez. Vous non plus, vous ne me faites pas signe, vous ne m’écrivez pas.
Evidemment, vous avez des raisons plus valables que les miennes. Moi, mon bureau est à la maison. Mon économie domestique ne dépend que de moi. Mon Nasdaq file droit, et pas dans le mur. Je suis libre. Vous non.

« Vous avez barré mon nom dans le who’s who »

Vous, mes contemporain(e)s qui, par chance avez survécu aux chamboulements de la Nouvelle Economie, vous les quinquas courageux, vous vous êtes recyclés, bravo. ‚a ne suffira pas. Vous êtes désormais condamnés à l’efficience, à la rentabilité, à la responsabilité. A la solitude. A tous les niveaux. Rameurs, chefs ou sous-chefs de galère, vous êtes arrivés au plus haut de vos possibilités professionnelles, en plein dans le mille de votre carrière. Surchargés, overbookés. Soumis à la double concurrence de vos adversaires et des collègues trentenaires qui vous talonnent. Le moindre écart, la moindre faiblesse, votre fin est programmée. Vous perdez vos cheveux, votre corps est couvert d’eczéma, vous dormez mal, vous mangez n’importe quoi, vous vous empâtez. Vos enfants ne vous reconnaîtraient plus dans la rue, si vous aviez le temps de vous y promener.
Quant à vous, vous rentrez de New Dehli en mars, ou vous partez pour Londres en avril. Vous attendez depuis des mois les décisions de vos supérieurs. Le lieu de votre nouvelle affectation. Vous m’avez perdue entre deux déménagements, vous avez barré mon nom de votre who’s who. Et vous qui habitez à deux pas, ou le village d’à côté, si nous nous voyons si peu, c’est la faute à personne.
Nous nous étions tant aimés. Nous voulions nous séduire à jamais, ne jamais nous quitter. Puis les années ont freiné nos élans, elles ont émoussé le fil de nos plus belles armes. La comédie sociale qui animait la scène a perdu de son mordant.
Dans ma fenêtre, le ciel est si bas qu’il prend toute la place. Tableau monochrome, uniformément gris. La nature est un peintre minimaliste. Et la paresse, un bien vilain défaut.
Anne Rivier

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