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Chronique: Le cadeau

Quant on saura, on la serrera à la casser en trois, en mille ?

Elle est punie. Enfermée dans la cave à charbon depuis une bonne heure. Elle s’est assise sur le seau retourné, celui des cendres. Elle sent le métal glacé sous ses fesses. Elle tient la pelle à deux mains debout devant elle, un rempart, une béquille. Elle grelotte. Sa mère était si fâchée, si triste aussi. Alors, dans la précipitation, elle a oublié de lui mettre son gros pull. Il fait très froid. Dehors, il gèle. Les rues de la ville, la cour de récréation, les quais, dehors, partout, on marche sur des miroirs. Un jour avant Noël, c’est normal.
Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elle a fait pour en arriver là.
D’habitude, c’est parce qu’elle a désobéi. Ou répondu de façon impertinente. Elle lui tire parfois la langue dans le dos. Mais là, les choses sont plus graves : elle a volé vingt francs dans le porte-monnaie de sa mère. Le bleu, celui du ménage. Elle a exagéré. Elle n’a que ce qu’elle mérite.
La porte de la cave à charbon est opaque, découpée d’un cœur sur sa hauteur. On a eu pitié, on a laissé le corridor allumée. Le cœur brille comme un espoir et frappe au rythme du sien sur le plafond de plâtre noirci. Vite, trop vite. C’est qu’elle a peur qu’on l’oublie. Elle est courageuse pourtant. Elle se raisonne, s’efforce de croire le contraire. Pas de risque. Elle est indispensable. Elle est leur grande fille chérie. Elle laisse couler ses yeux dans sa bouche, aspire un sanglot de son ventre creusé. Bientôt, on la délivrera, on lui pardonnera. Et quand on saura, on la remerciera, on la serrera à la casser en trois, en mille, on l’aimera plus qu’elle ne peut l’imaginer. Comme avant quand elle était seule.
La maison n’a que trois étages. Et deux familles. La sienne en haut, et les Dupuis au rez-de-chaussée. Les Dupuis n’ont pas d’enfant. Ils ne la saluent jamais dans l’escalier. Ils ne la voient même pas. Ils sont jeunes. Ils sont riches, à cause de leur voiture de sport. Ils travaillent toute la journée. Elle aurait beau se plaindre, geindre, crier au secours, ils ne l’entendraient pas. Et puis Madame Dupuis n’a pas besoin de descendre à la cave. Elle a un immense congélateur sur son balcon et une machine qui lave et sèche le linge dans sa salle de bains.
Alors, ces bruits de pas, ces raclements de chaises sur le carrelage de la cuisine, ces cataractes d’eau déversées, c’est bien de chez elle que ça vient. Ils préparent la fête de demain. Son père a pris congé pour aider. Cette année, son petit frère a participé à la confection des biscuits. Des milans, des étoiles à la cannelle, recette de grand-maman de Berne, et les bruns de Bâle de tante José. Même le glaçage au sucre et au kirsch, et celui au jaune d’œuf, Antoine a eu la permission. Avant, il était trop maladroit. Mais maintenant qu’il a cinq ans révolus ? Elle, elle a son anniversaire une semaine avant Noël. C’est bête. A cause des cadeaux. Avec ce système, c’est toujours un pour deux. « Elle y perd, la pauvre cocotte », dit Tante Alice.
Tante Alice, c’est la plus jeune sœur de son père, et sa tante préférée. Sa mère la trouve un peu zinzin. Tante Alice s’habille en rouge prismalo ou en vert néocolor, avec des souliers ascenseur et des chapeaux bizarroïdes. Elle adore sa nièce et regrette qu’on l’élève aussi sévèrement. La cave, le galetas, l’enfermement à double tour, elle prétend que ça ne sert à rien.
Comme sa tante a raison. La peur de la punition ne l’a jamais arrêtée. La tentation est trop forte. Et la pénitence si douce, ensuite, à pleurer des seilles de larmes sur ses genoux, à jouer son petit Poucet perdu dans le noir. Quant à la délivrance ! La porte qui s’ouvre sur la lumière orange du pardon de sa mère. Pour la seule minute de ce soleil ressuscité, pour la main en éponge sur ses yeux, pour les questions inquiètes, elle recommencera. Des millions et des millions de bêtises. Des plus grosses, des plus affreuses à chaque coup.
Avant-hier, cependant, elle a hésité longtemps. Car voler des sous dans l’argent du ménage, c’est pire que voler sa mère. C’est voler toute la famille. L’argent du ménage, chez eux, c’est un vrai feuilleton. Des histoires qui s’emballent à la fin du mois. Aux courses d’école, aux impôts, au dentiste. A Pâques et à Noël.
Elle a tourné et retourné son futur forfait dans sa conscience pas tranquille. Pesé le pour et le contre dans l’appartement désert. Elle s’est mise à trembler. Parce que le porte-monnaie est caché profond dans le secrétaire de la chambre à coucher. Et parce que la chambre à coucher, c’est dangereux. Marqué territoire interdit, réserve de chasse. Même accompagnée, même invitée, elle n’y est pas à l’aise. A cause de l’odeur. Ni bonne ni mauvaise, ni chair ni poisson. Une drôle d’odeur de froid.
Puis elle s’est décidée, dans un vertige. A opéré en urgence, avec des gestes précis de chirurgien. Quand ils sont rentrés du marché, avec le sapin frais, les mandarines, les bougies rouges et les cheveux d’ange, elle faisait semblant de lire. Ils lui ont fourgué le petit Antoine à surveiller, le temps d’aménager la véranda pour la montée de l’arbre. Son père était d’une humeur de chien. A cause de la flèche en diamant qu’il n’arrive jamais à fixer au sommet. Et de cette sacrée bon Dieu d’échelle pliable qui boite de plus en plus bas et que personne dans cette maison ne pense jamais ?
Quand sa mère saura. Quand elle racontera fièrement à ses amies ce que sa grande fille chérie a risqué, juste pour lui prouver son amour.
Le cadeau, elle l’a acheté hier, en même temps que le pain. Madame Gutknecht ne s’est pas étonnée. Elle, pourvu qu’elle vende sa marchandise. A Noël, elle met le paquet. Il faut voir sa vitrine, ces friandises qui vous éblouissent sous le cellophane. Et la crèche avec son toit de biscôme. Et le
« Joyeuses Fêtes » qui clignote en guirlande. « Ma mère n’aime que le chocolat noir ». La boulangère a relevé la lèvre sur ses dents mortes, a sorti trois boîtes d’un rayon. Dorées à la feuille, avec des ficelles en tire-bouchon, des clochettes à pois, des angelots à trompette.
Le cadeau attend sous son lit. Au fond. Contre le mur. Ce soir, dès qu’elle sera libre, elle vérifiera. Elle ne dormira pas et demain, avant l’aube, elle ira le poser sous le sapin. Mélangé aux autres, il donnera le change. Mais après la distribution, il restera seul. Sans étiquette, il aura l’air de tomber du ciel. La vérité éclatera comme une bombe. Alors sa mère ne la quittera plus de la journée. Elle sera trop belle, sa mère, avec son sourire de gala et sa robe de velours. Elle la câlinera, la bercera, lui tressera les cheveux de milliers de rubans d’argent.
Et Antoine sera tellement insupportable qu’on devra l’enfermer à la cave. Toute la nuit. Anne Rivier

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