Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Restaurant chinois

« Chère Anne, j’ai bien reçu ton changement d’adresse. Quatre fois en huit ans, décidément, c’est une manie. As-tu pensé à une thérapie ? »
Lausanne, l’autre jeudi. Pause de midi et fin de l’acte Un. Bientôt cinq heures que je déménage. Actuellement, la totalité de mes biens matériels navigue dans un camion navette, quelque part en ville. Quant à moi, déposée entre deux voyages au hasard de mon nouveau quartier, envoyée en éclaireuse à la recherche d’un repas capable de réchauffer les os et le moral du nomade occasionnel de base, je flotte, épuisée, désemparée, suspendue entre deux domiciles fantômes.
Si riant en juin, l’endroit, aujourd’hui, me paraît lugubre. Une banlieue dortoir, encombrée de voitures parquées à la corde. Des places de jeu sommaires. Désertes et balayées de feuilles mortes. Les maigres platanes que je croise ont la pelade. Sur la colline, la forêt qui subsiste évoque les cartes de deuil de supermarché. Pas la queue d’un rayon de soleil à l’horizon, un ciel de grands fonds marins, et cette bise ! Noire, comme à Genève, seule fusion lémanique parfaitement réalisée. Mélancolie et désespoir ! Où donc, dites-moi, dans quelles malles et dans quels cartons, rapercherai-je, ce soir, mes écharpes et mon édredon ?
« Que vaut la vie sans boulangerie ? »
Impossible de me rappeler l’emplacement du restaurant chinois repéré l’été passé. Frigorifiée, je presse le pas. Le chemin est un requiem au petit commerce. Barbouillées de peinture, les vitrines de plusieurs magasins à l’abandon. Celle d’un coiffeur au seuil de la retraite, placardée de photos sépia. A la devanture étique de l’unique épicerie, une affichette annonce un « Dépôt de pain ». Que vaut la vie sans boulangerie ? Puis, inévitable parasite, le voilà qui suit, l’horrible satellite rouge drapeau de la grande distribution populiste. Peu après, camouflée de macramé jaune pisseux, une entreprise de sécurité vous garantit un service percutant, offrant les gadgets les plus pointus de la profession. Ambiance.
Enfin, incongrue, tapageuse, l’enseigne de la cantine cantonaise. Salle à manger bondée, enfumée. Sombre à s’encoubler. Baies sur la rue et ses lueurs glauques. Parois tapissées de bleu polyester. Du plafond, des spots tirent à blanc sur les convives. De vraies lumières à s’engueuler. Le « Vous avez réservé ? » est maussade, presque agressif. Prise en faute, je bafouille, j’explique bêtement que je déménage, que j’attends quelqu’un. Rictus et courbette à la baguette, l’honorable maître d’hôtel me coupe d’un impérieux : « Suivez-moi ! ». Me pousse au milieu de nulle part, me lance un menu plein de numéros sous le nez et me « laisse réfléchir ». Le dos collé au mur, un projecteur dans l’œil, j’essaie de décrypter la carte.
« Le monde n’a pas changé pour autant »
J’ai choisi le potage au crabe et le bœuf aux épices. Je me suis armée de patience. J’ai bu de l’eau à perdre haleine. La poussière, l’effort, ces nettoyages stériles, pour l’honneur ? Un appartement n’est jamais plus propre et plus beau que quand on le quitte. On ne devrait vivre que dans ceux-là.
Il est midi et demie, et je finis mon bouillon lorsque je réalise que je ne suis plus seule. Mon compagnon me frotte les mains. Je me réveille pour de bon. La salle a remis le son. Le brouhaha est indescriptible. Et les odeurs. Friture, soya et riz vapeur, eau de Cologne jasmin au litre, tous les parfums d’Asie me sautent aux narines. Un coup de soleil dehors, la pièce entière se rallume. Les discussions résonnent, précises, intrusives, désormais indissociables de ce retour subit du réel : j’ai déménagé, et alors ? Je me suis déplacée, la belle affaire. Le monde n’en a pas changé pour autant.
Accoudé à la table voisine, il y a ce fils, l’air ennuyé. Et sa mère, très vieille, très sourde. D’elle je n’aperçois que le dos osseux, la mousse bleutée des cheveux clairsemés. D’une voix de crécelle, elle se plaint de l’exiguïté de son « living ». Le fils soupire, rectifie un chiffre, le répète, se fâche sans conviction. La mère insiste. Que va-t-elle faire de sa crédence. « Tu sais, le buffet à vaisselle. Tu es sûr de ne pas le vouloir ? » Le fils refuse, et la mère repart dans un monologue éclairant : elle est en train d’emménager, elle aussi. Pauvre âme égarée, qui l’a délogée ? Quel malheur, quelle rénovation, quelle destruction d’immeuble, à son âge ? « La commode non plus, dis ? » Le bras levé, le fils ne répond pas, il demande l’addition. La mère baisse les épaules. Elle capitule. Elle ne pèse plus rien.
A la table ovale, devant la fenêtre, on parle fort et on rit beaucoup. Ils sont douze au mégaphone. Des aînés, comme on dit. Une réunion de classe, un cours de gym douce pour troisième âge ? Je penche pour la sortie de contemporains, « avec les femmes ». Au nombre de quatre (les autres ont inventé une excuse) ces dernières sont encore plus bruyantes que les messieurs. Elles relancent sans cesse la conversation. Pour les autres clients, pas moyen d’en mener une en privé. Alors, forcés et contraints, on se tait et on écoute.
Notre futur président
de la Confédération
Cet échalas chauve, notamment, un prénommé Fritz ; à intervalles réguliers, il se lève, ouvre son calepin et récite une des plaisanteries qu’il y a consignées. Psychiatres juifs et nègres idiots en rôles principaux. Pas très drôle, mais l’amicale s’esclaffe civilement. C’est l’intention qui compte. On n’est pas raciste. Voyez la fille d’Albert. Elle a adopté deux Coréens qui ont très bien tourné.
Ð N’empêche, grasseye un certain Robert, ce fameux taux d’étrangers ! On a commencé à combien, 9, 12 % ? On est arrivé aux 18 %. Quand on votera sur les 50 %, on aura bonne mine.
Ð D’ici qu’on ait un Mamadou conseiller fédéral, enchérit Christiane.
Ð Pourquoi pas, s’il est capable, trompette Albert. Et ça, à voir les sept cloches qu’on a au gouvernement, c’est loin d’être mission impossible.
Dans le coin, attablé solitaire, noué dans sa cravate, un grand Noir lève les yeux de son journal. Il ravale sa salive, secoue la tête et nous sourit. Drôlement sympathique, notre futur Président de la Confédération.
Anne Rivier

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/7899 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/7899
Faire un don

Tous les auteur-e-s des articles sont bénévoles, tout est gratuit pour les lectrices et lecteurs... Mais il y a tout de même des coûts de production et de développement, financés par vos dons. Merci de votre générosité!

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP