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Chronique: Le jardin des Loosli

Un week-end chez les Rois.

Madame Loosli était l’archétype de ce que ma grand-mère appelait une «brave femme ». De ménage, la femme, en l’occurrence. Et à l’ancienne, sans voiture, sans natel ni talons hauts. Née trop tôt, dans le monde cruel d’avant le politiquement correct, Madame Loosli n’aura jamais bénéficié des adoubements sémantiques qui l’eussent élevée au rang « d’adjointe aux soins matériels des intérieurs domestiques ». Raté également le statut recherché de « technicienne de surface ».
De la surface, Madame Loosli en tenait. Une vraie nature. La cinquantaine solidement campée, des cuisses plein sa jupe sous un balcon garni à faire rougir un vieux grenadier. L’œil taupe, le front plissé soleil, une coquille de cheveux sur la nuque, je la vois comme si c’était hier. Dans mon souvenir, Madame Loosli ne vient chez nous que le mercredi après-midi. J’ai congé et je me réjouis. Enceinte de son cabas, la frange en épi, la voilà. Elle attend en soufflant fort contre notre porte d’entrée.

Les vitres, à « liquider avant la pluie »

Pas besoin de sonner. Notre cocker Zoé se charge d’avertir la maisonnée. Danse de Saint-Guy, gémissements giratoires, aboiements ululés, le signal est clair. Madame Loosli n’est pas en reste. Du palier, à l’aveugle, elle profère ses habituelles promesses d’os de bouilli et de couennes de lard. Zoé ne se sent plus, verse sa goutte sur le tapis, aussitôt réprimandée par ma mère. Laquelle, me volant la poignée, ouvre les vannes à l’arrivante. Salutations explosives et réciproques dans le sabir alémanique d’usage. Madame Loosli s’agenouille pour une séance de caresses mixtes, chien-enfant, qui durerait des heures si l’autorité locale n’y mettait une rapide et diplomatique fin. Le prétexte est facile mais artistement renouvelé. Il y a les vitres « à liquider avant la pluie », une lessive à trier, ou ce maudit escalier de la cave toujours souillé par les livreurs, charbon, vin ou pommes de terre.
Le travail ne manque pas. Ses esprits repris, Madame Loosli s’en félicite. Car, si Monsieur Loosli, « brave homme » et manœuvre sur les chantiers, lui ramène les épinards, pour le beurre il faut effectivement que sa femme repasse.
Monsieur Loosli loue un bout de jardin à la périphérie de la ville. Ce lopin de terre est son poumon vert, sa bouffée d’oxygène. Sa vie et sa fierté. Car dans son jardin, Monsieur Loosli est son propre maître. Travailleur la semaine, patron le dimanche, il glisse de la truelle à la binette et sarcle son temps libre avec passion. Résultat : des haricots par brassées, des paniers et des paniers de salades, scaroles, doucette, laitues de Morges, chicorées. Des tomates, des courgettes, et même des patates. Sans compter les fraises, les raisinets et une allée de framboises dont je retrouve la saveur duveteuse quand je veux.

Des tasses comme des baignoires

Madame Loosli donne plutôt dans la fleur, bleue de préférence. C’est qu’elle est sentimentale. Pour qui veut l’écouter, le roman-photo est permanent. Sa grande tragédie personnelle, c’est de n’avoir pas eu d’enfant. Elle compense en aimant ceux des autres. Sans condition, sans contrepartie, avec la naïveté des convertis. Elle m’emprunte de temps en temps. Mes parents me prêtent très volontiers : je suis une aînée maussade et anxieuse qui les désarçonne. Avec moi, Madame Loosli sait y faire. Chez elle, c’est les Rois toute l’année. J’ai la fève et la couronne à chaque fois. On ne me remet jamais en question, je règne en majesté. Pareille à Lisi, la magnifique poupée étalée sur le satin rose du lit matrimonial.
Les Loosli n’ont pas de salon, pas de salle à manger, pas de chambre d’amis non plus. Je couche avec eux, coincée entre les deux matelas. Les draps sont en molleton rugueux, les duvets à carreaux rouges et blancs. Je m’endors très vite, la tête cotée au balcon de Madame puisque Monsieur me tourne obstinément le dos. Je l’entends grogner puis marmotter jusqu’à ce que sa femme siffle et qu’il se taise.
Au matin, c’est le café au lait, des tasses comme des baignoires. Les tartines déjà beurrées. Monsieur Loosli est au boulot. Ou au jardin, si c’est congé. Dans ce cas-là, il nous rejoint pour le déjeuner. Madame Loosli fouette sa purée devant le fourneau, le nœud de son tablier bat la mesure sur ses reins. Monsieur Loosli ne bouge pas le petit doigt, planté raide comme un poireau devant son couvert. Il m’interroge, et quand je ne comprends pas, il répète distraitement sa question, captivé par les manœuvres de la cuisinière. Celle-ci soulève la casserole, la lâche sur la table, puis s’essuie le front. Je tends mon assiette, mais elle l’ignore. Monsieur Loosli a la priorité. Il est immense, et dévore trois fois plus de nourriture que mon papa. La louche à soupe sert de pelleteuse universelle.
Le repas de midi achevé, les Loosli m’emmènent dans leur jardin. Nous y allons à pied, le dos chargé de boissons, de pain et de fromage. Monsieur Loosli n’a pas de cabane sur sa parcelle, mais un coffre de métal dans lequel il cadenasse ses outils. Je n’ai pas le droit d’y toucher. Alors j’observe le déroulement des travaux. Le repiquage au plantoir surtout me fascine, ce geste agile du poignet tournant dans la terre meuble. Et, lors du labourage, cet ahanement inquiétant à chaque coup de brodequin géant sur la tranche de la pelle.

Une serviette sur le coffre refermé

Madame Loosli ne pioche ni ne bêche. Elle se consacre aux élagages et autres nettoyages fleuris. Aux récoltes de petits fruits, je l’assiste, la bouche pleine, un corbillon symbolique attaché à la taille par une ficelle.
Le goûter marque la fin de l’après-midi. Monsieur boit sa « feldschleusse » debout, pendant que Madame étale une serviette sur le coffre refermé. Je mange sans faim. Puis le jour décline, empourprant l’horizon clos, ses corolles à la parade et ses légumes au cordeau. J’ai mal à la tête de trop de soleil, de trop d’amour. Monsieur Loosli me ramène sur ses épaules. Madame Loosli remplit ma minuscule valise noire. Et quand mes parents arrivent, c’est tout juste si j’accepte d’embrasser mes hôtes pour leur dire au revoir.
Anne Rivier

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