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Chronique: Juin qui revient

« Journée inutile. La seule joie que j’ai eue a été l’espoir, justifié par la nuit d’hier, de parvenir à mieux dormir. » (Kafka, Journal)

C’est chaque année pareil : juin revient et je ne dors plus la nuit. Chaque année, je me laisse surprendre et je m’en étonne. Je n’ai aucun sens des dates. Je ne retiens pas les anniversaires de naissance. Alors, les anniversaires de décès, a fortiori. J’étais si jeune quand c’est arrivé. Infirmité psychologique ? Ce déni des chiffres, ce refus des échéances m’ont peut-être préservée de la stérilité des pleurs à horaire fixe. A chacun sa méthode.
Chaque année, donc, juin revient, et avec lui, d’abord inexplicables, ces insomnies, ce mal-être général. Les signes, pourtant, ne mentent pas. Depuis le temps, je devrais savoir que le deuil a son horloge biologique. Ses repères, ses échos, ses révélateurs. Lumières, ambiances, ciels chavirés, quand juin débarque tous les marqueurs de mon inconscient sont ravivés.

Juin des épreuves

Comment ai-je pu oublier que ce travail de force n’est jamais achevé. Que le deuil est un boulot de saisonnier, sous-évalué, mal considéré, mal payé, répétitif comme la vaisselle et frustrant comme la chaîne des usines. M’y attendant, je m’arrangerais en conséquence, je prendrais les mesures qui s’imposent. Partir, loin. M’étourdir. Ou rester au lit, de la ouate dans les oreilles, le nez sous la couette jusqu’au solstice d’été. Je l’ai fait, au début. Je ne le fais plus. Car chaque année, ces jours-là écoulés, ces nuits-là surmontées, je repars apaisée vers cette histoire banale et passionnante qu’est ma vie.
Le cancer me l’a fauché, une sale aurore de juin d’il y a vingt-cinq ans. C’était le père de mon enfant. Il était si beau, si courageux et son agonie si douloureuse que l’interne de garde a pleuré en lui fermant les yeux. Je porte sa perte dans ma chair pour toujours. C’est une marque à l’encre invisible, un tatouage funèbre qui réapparaît au soleil des printemps finissants.
Juin que je déteste, mois fourbe et menteur, spécialiste des chauds-froids de bise et de fœhn, juin des épreuves, des illusions, des déceptions. Juin des hyperplasies végétales, des forêts d’extravagance et des champs de pétales. Juin des ivresses urbaines aux terrasses avachies des cafés du commerce. Juin de bitume, catalyseur des plaisirs de gogos, sapajous en shorts, blondasses en body polyester hélant la foule de leurs décapotables, juin qui vomit sa techno ?

Le ciel est trop bleu pour être honnête

Cela commence sournoisement et cela peut durer deux semaines. Je me couche exténuée. Je m’assoupis, la main sur mon livre, les lunettes sur le nez. Je rêve en français. Puis, vers trois heures du matin, ma nuit change de langage. Je ne la comprends plus. ça ressemble à du morse. Je m’évanouis et me ranime en alternance. Enfin, je me réveille aux merles, les cinq sens en bataille. La fenêtre est grande ouverte et les volets tirés. Le bruit pépié, la clarté rayée, les odeurs citronnées, tout me poigne au cœur et me vrille le cerveau. Quelle heure peut-il bien être ? Le premier train est-il déjà parti ? L’immeuble, en tout cas, dort à poings fermés. Me lever, allumer la radio, chauffer de l’eau pour le thé. Dans la cuisine, l’aube m’aveugle comme un spot de commissariat. Par-dessus les toits, les Alpes m’envoient leurs cartes postales argentées. Le ciel est trop bleu pour être honnête. Le monde semble artificiel. Changé. Je suis au théâtre. En face, l’étudiante a exceptionnellement fermé ses rideaux. Sur le balcon, sa chaise de plastique l’attend, trop blanche devant la table de bois. Dans la cour, les voitures brillent comme des jouets qu’on vient de déballer. Au milieu des haies de bambous, un lilas incongru se détache en relief, ses fleurs vieillissantes repeintes au minium.
Je m’active, je tourne en rond. Les choses me sont contraires. La bouilloire lambine, le beurre me glisse des doigts, il n’y a plus de darjeeling dans la boîte. On se ligue contre moi, c’est sûr. La paranoïa des insomniaques. Je m’assieds, je pèse des tonnes devant ma tartine. Au bord des larmes, je me mets à mastiquer, l’œil braqué sur le mur vide. Et c’est peu dire que je rumine. Pourquoi, comment, mille questions incohérentes m’assaillent et m’assourdissent. Dehors, ça siffle et ça roucoule. La gent avicole tient le haut du pavé. Réunies en concile enroué, les corneilles piquent la mousse des tuiles dans un basculement d’automate. Puis le ciel vire au myosotis. Et c’est la ville et son roulement perpétuel, les moteurs qui hoquettent, le scooter du concierge qui grince au démarrage. Un car italien ronronne aux portes de l’hôtel voisin. Je me secoue et j’embraye la première. Je travaille, à vide, des hélices plein la tête. Et j’attends le soir dans l’espoir d’une nuit meilleure.

La pellicule a vingt-cinq ans

Cinq ou dix veilles plus tard déboulent les cauchemars. Paradoxalement, ils annoncent la fin du supplice. Les scénarios sont des reprises, mais les films sont d’origine. La pellicule a vingt-cinq ans. Elle n’a pas souffert. Les couloirs de l’hôpital sont toujours aussi glacés, les chirurgiens chefs et les oncologues émérites toujours aussi impassibles. Inaccessibles étoiles, ils filent d’une chambre de souffrance à l’autre, leur suite d’étudiantes et d’assistants en queue de comète sur les talons. Les femmes, les enfants, les parents de malades errent, chargés de journaux et de friandises, de la salle d’attente à la cafétéria. Personne ne les prend par la main. Personne ne les soutient, personne ne les rassure. Ils n’existent pas parce qu’ils sont vivants et en bonne santé. Le moment de la visite venu, on leur refuse certains endroits, on les débarrasse de leurs bouquets « à cause de l’odeur », puis le mourant à peine embrassé, on les chasse « pour les soins ».
Attachés aux barreaux, privés de morphine et d’analgésiques efficaces, chosifiés, transpercés de sondes, colmatés de sachets à excréments, leur crâne chauve quadrillé de repères au crayon feutre en prévision de l’ultime et inutile radio, les cancéreux d’il y a vingt-cinq ans se lèvent d’entre les morts. Et chaque année, quand juin revient, implacablement, ils crient vengeance et demandent réparation. Anne Rivier

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