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Chronique: La chaîne de livres

« Enfant déjà, je savais que les livres sont
des oiseaux migrateurs. »

Ð Lundi ? Impossible, j’ai ma chaîne de livres.
Combien de fois n’ai-je pas entendu ma mère refuser une invitation en ces termes. Aujourd’hui encore, elle ne saurait trouver excuse mieux acceptée que celle-là. Car la chaîne de livres, ses amies sont tombées dedans à la naissance. Transmis par les femmes, cet organe polymorphe concourt de façon notable à l’édification culturelle des populations masculines qui leur sont attachées. La chaîne de livres jouit d’une santé de fer et franchit aisément les générations.

A travers les années ?

Je vous entends ricaner. Vous, les progressistes, vous les modernes de bookonline.com dans vos chaumières câblées. Selon vous, ce serait un machin de bourgeoises désœuvrées, une amicale de bobonnes élitaires et passéistes, pire que les Dames de Morges. C’est faux. La chaîne de livres est aussi variée que le genre est humain et la femme diverse. Elle peut être vieille, jeune, intello, populo, d’obédience religieuse ou féministe, de nature philosophique ou sociologique. Et quand vous l’accusez, insulte suprême, d’être démodée, vous n’y êtes pas du tout. Dans mon entourage immédiat, aussi honnêtement branché que moi, j’en ai dénombré sept qui marchent du feu de Dieu. A côté d’elles, le prêt des bibliothèques, c’est du pipi de chat. Si les z’auteurs voulaient bien ne pas se tromper de combat, ce sont les organisations privées de ce genre qu’ils attaqueraient en priorité, et non les institutions publiques qui contribuent gracieusement à leur notoriété.
Enfant déjà, je savais que les livres sont des oiseaux migrateurs. A la maison, ils circulaient, nichant d’une chambre à l’autre sans péage ni censure. J’ai eu de la chance : les livres, certains de mes camarades n’en avaient pas vu la couleur avant d’entrer à l’école. Nos rayonnages à nous chatoyaient dans un arc-en-ciel sans cesse reprogrammé. Il n’y avait guère que les collections pour être à la fois monotones et sédentaires. Elles nous servaient de points de repère. Entre les prêts et les emprunts, les retours et les arrivées, on en avait grand besoin.
Une catégorie pourtant échappait à la transhumance générale : les classiques. Là, c’était calme plat et repos du guerrier. Hérités ou chinés aux puces, ils étaient assez fatigués pour prétendre à l’asile vitré du meuble du vestibule. Les nécessités de nos études les réveillaient parfois de leur sommeil. Certains jouissaient d’une paix sépulcrale. Bossuet et d’Aubigné ne sortaient qu’aux tremblements de terre, Bainville et Leconte de Lisle, jamais. Amputé, Racine errait sans Athalie et Rousseau se promenait seul. Quant au vieux Littré de mon grand-père, il était intransportable : au moindre souffle, à la plus petite vibration, il faisait le grand écart, étalé sur sa tranche.

On ne quitte pas une chaîne, jamais

Mais j’aimerais vous parler du livre de chaîne de ma mère. Cet oiseau-là ne quittait pas la chambre nuptiale pendant un mois entier. Intouchable, interdit, il m’attirait comme un aimant. Hélas ! Même en cachette, son déchiffrage ne tenait pas ses promesses. C’est que les élus de la chaîne maternelle étaient trop sages. Reliés pleine peau ou brochés, ils portaient d’ailleurs tous des préservatifs, papier kraft, cellophane, papier d’armoire ou papier cadeau, qui révélaient leurs propriétaires mieux que des portraits. Dispendieuses, avaricieuses, pragmatiques ou artistes, les prêteuses m’étaient devenues familières. Chaque année, je relisais leurs onze noms et adresses dactylographiés sur la liste de la page de garde. Ils ne variaient pas. Quand une chaîne est bonne, sauf à mourir, il n’y a aucune raison de la quitter, disait ma mère. La sienne lui plaisait. Elle lui plaît encore.
Son protocole est resté inchangé. Les réunions officielles sont bisannuelles et ne se manquent sous aucun prétexte. La première a lieu à domicile et à tour de rôle chez l’une ou l’autre des participantes. La sélection des ouvrages est source de tergiversations infinies. Chacune s’y est préparée. On a écumé les librairies, bouleversé les étagères. Ma mère recourt volontiers à mes conseils. Elle passe pour l’originale de la bande. Ses collègues ? Il y a celle, un peu feignante, qui propose systématiquement le Goncourt de la saison. Celle, un peu bas-bleu, qui force sur la sémiotique, et celle qui, naïve, tombe dans tous les panneaux de la consommation. J’oublie la groupie de la Romandie. Puis il y a ma préférée, la voyageuse. A près de huitante ans, elle teste personnellement les itinéraires des poètes de la route dont elle soutient la candidature.

Entre débat littéraire et pâte à pain

La deuxième séance est redoutable. Elle se déroule en terrain neutre, dans une pizzeria du centre qui fait l’affaire de toutes. On y règle des comptes, au propre et au figuré. La critique est aisée quand l’auteur est absent. Leurs supportrices prennent les coups à leur place. Certaines plissent le nez, vexées. D’autres reconnaissent leurs torts avec une facilité suspecte : très vite, on a faim. La littérature, c’est connu, ne nourrit pas sa femme. Odeurs de tomates, d’ail et d’origan, à peine la pâte à pain glisse-t-elle dans le four à bois qu’on s’est jeté sur les salades. Oubliés, livres et chaînes, on revient au réel, à la vraie vie de chacune. Les dernières nouvelles, les deuils et les naissances, les maladies, on se déshabille avec pudeur. On est liées, certes, mais pas intimes pour autant. A la fin du repas, l’addition se divise par douze, chrétiennement. On se quitte bruyamment sous l’auvent. On promet de renvoyer les livres à temps, on jure de les lire plus à fond. On s’embrasse distraitement, on est déjà ailleurs. On se hâte vers le dernier trolley. La consommatrice naïve partage son taxi avec la zélatrice d’Umberto Eco. La voyageuse, elle, rentre à pied, « pour l’entretien de la carcasse ».
Quelques jours plus tard, ma mère m’apprend que notre choix a rebuté la majorité de ses partenaires. Je respire. C’est le contraire qui m’inquiéterait.
Ð Pour le prochain, tu réfléchiras quand même ? On a de la marge, tu sais, jusqu’au 28 novembre. Anne Rivier

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