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Chronique: Fumée sous le voile

« Le docteur à qui j’en ai parlé m’a conseillé de commencer mon travail par une analyse historique de mon goût pour le tabac. » (Italo Svevo, La conscience de Zeno).

29 février 2000. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) me propose cette date-clé pour arrêter de fumer. Il pleut des seaux, mais je suis de bonne humeur ; pourquoi ne pas suivre le mouvement ? Un plantureux petit-déjeuner et voilà le programme : je ne toucherai plus à une gauloise de ma vie. La « dernière » d’hier restera la « dernière » pour l’éternité.
Si je n’y arrivais pas, je jure solennellement sur mon bircher bio de réduire ma consommation de moitié d’ici à six mois. Car je viens d’apprendre que l’arrêt total du tabac n’est plus une exigence absolue de la prévention suisse. Dans ce nouvel esprit, l’OFSP soutient une étude scientifique lancée par l’Institut genevois de médecine sociale et préventive. « Fumer moins », qu’elle s’appelle. Là, je crie bravo, et vive le pragmatisme.
Personnellement, j’applique cette méthode avec succès depuis l’âge de vingt ans. Sans aucun substitut. De 1968 à aujourd’hui, j’ai diminué ma consommation des trois quarts. Et je compte bien, si Dieu m’accorde le sursis nécessaire, ne plus fumer du tout au soir de mes nonante ans. Allez donc, vite à mon ordinateur que je m’inscrive ! Sur le site www.stop-tabac.ch de l’Université de Genève, je déchante. Je suis recalée, et sèchement. Malgré quelques atouts (je ne suis pas enceinte, je n’allaite plus depuis le siècle passé, je n’ai pas d’importants problèmes de santé) je ne corresponds pas au profil recherché. Moi, une pionnière, une routinière du « fumer moins », je ne fume plus assez pour être une volontaire crédible.
Oh, je connais la chanson : « Quatre ou cinq cigarettes par jour ? Et vous appelez ça fumer, vous voulez rire ? » Non merci, je vais plutôt éclater en sanglots. Ce rejet brutal confirme ma marginalité dans un domaine où personne ne me comprend. Les abstinents s’étonnent que je ne me puisse me passer d’une si petite dose de nicotine. Les fumeurs prétendent que je ne suis pas une « vraie fumeuse ». Et voilà que les scientifiques, non contents de me piquer un concept précurseur, me remballent comme une malpropre. Pourtant, je suis droguée, dépendante. Je mets quotidiennement ma santé et celle des autres en danger.
Maudite soit à jamais ma première cigarette. Déjà grosse de toutes mes «dernières », elle m’a prise en traîtresse dans ma prime jeunesse. A Bienne, le jour de ma confirmation en l’église du Pasquart. Pareille à des dizaines d’ados romands protestants de la ville de l’Avenir, j’avais accepté sans rechigner de ratifier mon baptême lors de cette rare cérémonie initiatique. En ce temps-là, les pasteurs prêchaient en noir et avaient du pouvoir. Le nôtre brassait des idées aussi étranges qu’œcuméniques. Ainsi exigeait-il des catéchumènes filles qu’elles portent un voile sur la tête pour l’occasion. Censé symboliser nos fiançailles avec le Christ et notre mariage avec l’Eglise, cet attribut virginal nous condamnait au ridicule imprescriptible. J’en veux pour preuve la photo que j’ai sous les yeux.
Je ne vous décrirai pas les poses avantageuses des plus délurées, le sourire biaisé des fausses mystiques sous le halo flatteur de l’organdi, ni mon chignon, crêpé choucroute, piteusement désaxé sous le diadème fleuri. Je vous épargne les tailleurs de drap gris ou marine qui caparaçonnaient nos attributs naissants dans un corset de respectabilité. Nous ne choisissions pas nos tenues et nos mères étaient enclines à l’uniforme et aux souliers plats. Sur ce dernier accessoire, j’avais gagné la guerre : mes escarpins avaient des talons hauts. D’un beau beige nacré, ils étaient pointus à tailler des crayons et tranchaient comme une prothèse sur mes jambes de sauterelle. Je n’y voyais que du feu. Davantage occupée à séduire les garçons du cours d’instruction religieuse que le Dieu d’amour auquel le pasteur me destinait.
L’homélie fut grandiloquente. Je me rappelle le chewing-gum « Bazooka» glissé encore gluant sous les fesses de flanelle d’un de nos souffre-douleur préféré. Nos fous rires incoercibles lorsqu’il s’est levé, le derrière fileté de caoutchouc rose bonbon. Puis notre trac, au moment de monter « sur scène» et de prononcer nos « oui ». Ce rite accompli devant une église pleine, le pasteur prononça sa bénédiction avec une emphase calculée : la collecte s’annonçait sous les meilleurs auspices. L’assemblée s’égailla sur le parvis ensoleillé, tandis qu’on nous disposait en rond dans le chœur pour le cliché officiel. Qu’on les y devine bêlantes ou hardies, chapeautées par la robe de leur sévère berger, les jeunes ouailles de cette année-là partageaient ma conviction profonde d’avoir franchi une étape importante vers le monde des adultes.
Le repas de famille eut lieu au bord du lac de Neuchâtel. Nous y étions nombreux, parentèle de partout, parrain et marraine à l’honneur, et votre humble servante, la fiancée du Christ, en héroïne confirmée. L’Hôtel du Lac nous servit sa palée en sauce. Et du vin blanc que la mode d’alors préférait filtré et bien acide. Les cousins vaudois ne faillirent pas à la tradition, leurs «bon courage » grasseyants accompagnant chaque toast porté à ma santé. Mon verre fut vidé et rempli trois fois sans réticence maternelle. Mon père me souriait, chaleureux, complice. J’étais vraiment grande maintenant, et enfin capable de partager les bonnes choses de l’existence.
Au café, mon parrain m’offrit une cigarette. Ma première à découvert. Ma première officielle en paquet turquoise et papier maïs. Est-ce ma vaillance ou la personnalité artiste du chevalier ? Mon adoubement fit un tabac. Je la fumai sans ciller, sous l’œil réprobateur du grand-père. Le mégot écrasé, on me mit à la question. Dans l’hilarité générale, j’avouai les transgressions répétées : le bois fumant des vacances dans les bosquets de clématites, les mentholées volées à la jeune fille au pair, les caporal roulées main d’un oncle un peu distrait, les Virginia sucrées de ma mère ? Bref, je sus prouver que, si la pratique régulière me manquait, les bases étaient posées et la voie toute tracée. Comme mes parents et leurs amis, comme notre dentiste, le médecin de famille et le pasteur, je serais fumeuse.
Et la ronde des dernières cigarettes, qui a commencé quand j’avais vingt ans, n’a pas encore achevé de tourner. (Italo Svevo). Anne Rivier

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