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Chronique: Les tribus électives

Quand une vacancière se transforme en ethnologue amicale.

Claudine n’en revient pas :
Ð Des vacances en communauté ? Toute la smala sous le même toit ? Chapeau ! Moi, jamais je ne supporterais, même avec les meilleurs amis ? je suis si indépendante, si sauvage.
Et Pierre de résumer :
Ð A l’hôtel ou en voyage, pourquoi pas. Et le soir, ça passerait. Mais socialiser aux aurores ?un cauchemar !
Bientôt vingt ans que le noyau dur de ma tribu d’élection résiste à tout vent. Vingt ans qu’entre nous, dans une maison louée ou prêtée, au fin fond du Jura ou en pleine mer, à Pâques ou à la Trinité, tout commence encore et toujours au petit déjeuner. Il est loin le temps où les enfants nous condamnaient à un minimum de planification quotidienne. Depuis qu’ils nous ont quittés, nous avons renoncé aux programmes trop contraignants. Nos journées sont libres, sans autre obligation que celle du ravitaillement. L’horaire, c’est vrai, a souvent des ratés, mais l’âge nous a rendus flexibles. Modernes. Nous «positivons», avec un optimisme quasi oberlandais.
En somme, notre tribu a plutôt bien évolué. Elle s’est ridée, elle a grossi, maigri puis regrossi. Défections, changements, nous avons regretté les anciens, agréé les intermittents, intégré les nouveaux. Malgré ça, certains mécanismes, certains rôles ont subsisté, immuables. Comme dans un vieux couple.
Le matin, par exemple, il y a deux thés, plusieurs cafés et un seul cacao. Par chance, ce dernier est aussi le premier levé. Et lavé, ce qui a son importance vu l’occupation pléthorique des salles de bain. Vingt ans qu’à l’aube ce héros de l’intendance sort le chien, met le couvert ou relave celui de la veille si la soirée s’est prolongée. Vingt ans qu’il moud l’arabica, chauffe la théière et grille le pain. Vingt ans que, ces tâches accomplies, la moustache mousseuse de chocolat, il savoure sa fragile solitude, avant le grand débarquement. Car, entre lui et celui qui émerge péniblement aux douze coups de midi, la table ronde ne désemplit pas. Là encore, des constantes subsistent, à peine transformées. Celles qui souffraient d’insomnies maternelles les ont vu s’aggraver ; elles ont aujourd’hui les yeux plus chiffonnés que leur pyjama. Elles se taisent et mastiquent avec concentration. Les bonnes dormeuses dorment mieux qu’avant. Elles gardent au réveil la joue rose et le cheveu lissé. Les discuteuses discutent avec une vivacité d’autant plus offensive qu’aucune récrimination enfantine ne vient plus les interrompre. Parmi les hommes, la catégorie des rangeurs est fidèle au poste. Ceux-là même qui se dérangeaient pour ranger ou sortir beurre et lait au gré des arrivées, rangent toujours mais ne nous dérangent plus. Les hygiénistes qui traquaient la lolette gluante ou le gobelet d’ovo renversé chassent désormais nos miettes adultes et philosophent sur l’éducation de leurs petits-enfants. Quant aux politiciens, ils politisent de plus belle, lisant et commentant les journaux à haute voix pour retarder le moment des vraies résolutions.2
Ð Justement, qui décide quoi, qui fait les courses, la bouffe ? Vous avez un chef, forcément. Quelqu’un qui se démarque, qui prend les initiatives. Un leader caché, alors ? s’énerve Pierre.
Claudine tempère :
Ð Tu oublies que leur petite société n’est pas une entreprise. Chez eux, c’est l’affect qui commande, pas l’efficacité.
Claudine a raison. Ma tribu est un miracle. De non-organisation réussie. D’anarchie autorégulée. Si les physiciens du chaos l’avaient connue assez tôt, ils auraient pu faire l’économie des populations de rats. Ma tribu est l’observatoire rêvé, le cas d’école de leur théorie. Quelles forces croisées, quelles lois, quels paramètres président à sa dynamique ? Difficile de les définir, ou d’établir une équation capable de les cerner.
Et pourtant, à chaque fois, le petit déjeuner achevé, le déroulement des opérations nécessaires à la poursuite du processus de vie communautaire se met en place, sans heurts ni poussée de fièvre apparents. On ne sait ni comment ni pourquoi une voix prépondérante, jamais la même, surgit du néant et fait pencher la balance, l’espace d’une décision. Tel le robinet qui fuit, la goutte tombe pile dans le mille et la majorité se plie à l’évidence. Ceux qui se désolidarisent ensuite de l’élan général ne s’attirent ni chantage ni reproche.
C’est ainsi que l’après-midi voit défiler les skieurs, suer les randonneurs ou s’éclabousser les baigneurs, pendant que dans les lits douillets ronflent les siesteurs ou jubilent les lecteurs. Le long des routes, dans les calanques ou sur les pistes, les bistrots s’apprennent par cœur à l’apéro, tandis qu’à la maison, les fourriers et les cuistots s’affairent aux fourneaux.
Au repas du soir, notre constellation s’enrichit de furtifs satellites, de brillantes comètes. Invités indigènes, amis de nos amis, fils ou filles prodigues soudainement nostalgiques, on rajoute des chaises, on tape dans les stocks de spaghettis. L’échanson ne crache pas dans les verres, et le pain, au grand désespoir de l’unique amateur, n’a pas le temps de rassir.
Lorsque nous soupons entre nous, la cérémonie est écourtée. Vaguement rincées, les assiettes sont jetées dans l’évier. La table débarrassée, place à l’enfer du jeu ! Du scrabble, en l’occurrence. Le yass a perdu la bataille il y a très longtemps. L’échiquier n’a qu’un fou et le go plus personne. Nos tripots sont devenus sages. Ils ferment avant minuit et servent des tisanes.
Ð Au fond, vous êtes pires que des retraités, commente Claudine.
Ð Et tu verras qu’ils vont continuer, jusqu’à ce que l’asile les sépare, siffle Pierre sarcastique.
Ma tribu est en pleine forme. Pas étonnant qu’on me l’envie. Le seul danger qui puisse la menacer viendra de l’intérieur. Or, depuis nos dernières vacances, un souci me ronge et m’enlève le sommeil. Le ver est entré dans le fruit. Après des années de mépris affiché, notre champion d’échecs parle de se convertir au scrabble. Comme il est plus doué que prévu et terriblement têtu ? Je n’ose imaginer la suite. Qu’il se pique au jeu. Et qu’il se mette à gagner toutes nos parties. Sans vergogne, sans égard ni façon, à la manière guerrière d’un stratège kasparovien. A cela, c’est sûr, aucun de nous ne survivrait. Anne Rivier

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