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Chronique: Heimweh

« Ces femmes n’avaient qu’une seule patrie, la musique. »

Le 19 novembre dernier, après l’Allemagne et l’Autriche, avant Londres et Paris, le groupe Neiriz donnait un concert de musique iranienne à Lausanne. Composé de six musiciennes virtuoses, Neiriz doit beaucoup à sa chanteuse, Pari Maleki. En février 1998, en effet, et pour la première fois depuis la Révolution, cette pionnière se produisait, ô miracle, devant un public mixte au festival Fajr de Téhéran. A une époque où la voix des femmes était encore interdite à la radio et à la télévision, les observateurs du régime de Khatami y avaient vu un heureux présage de changement.
20h 30. Le grand hall du collège des Cèdres est plein à craquer. La promotion de l’événement est pourtant restée très discrète. Difficile de juger si ce périple européen relève de la simple propagande du Ministère de la Culture ou d’un véritable désir d’ouverture. Mais est-ce si important ? Le spectacle promet d’être exceptionnel, sur scène et dans la salle. Celui de la diaspora iranienne réunie ici justifierait à lui seul le déplacement. On se croirait revenu aux cocktails chics et choc de l’Empire défunt. La demi-heure de retard sur l’horaire annoncé n’offusque personne: quoi de plus oriental que cette notion du présent extensible. Pour ma part, accompagnée d’une amie téhéranaise devenue neuchâteloise il y a trente ans, le temps me paraît trop court pour me replonger dans l’ambiance. M’imprégner des sonorités lyriques de cette langue expressive, et m’effrayer par là même de ne presque plus la comprendre. M’émerveiller de l’intangible beauté des femmes. Partout, ces opulentes chevelures noir corbeau, ces profils de miniatures ciselés dans l’ivoire, ces yeux de biches fendus de charbon jusqu’aux tempes, non, décidément, les Shéhérazade d’antan sont toujours là, en fourrures et bijoux, riches en leur exil comme dans leur vie d’avant.
Les portes de l’aula se sont enfin ouvertes. Les musiciennes sont posées en rang d’oignon sur leur chaise, à l’avant de la scène. Elles ont de longues robes sombres, l’épaule triste, la tête recouverte et le regard voilé. Assise à ma droite, une dame parfumée croise et recroise ses jambes de satin en soupirant. Elle a décidé de s’ennuyer. La musique classique la fait bâiller. Elle n’est venue que pour accompagner son mari et son beau-père, alignés à ses côtés.
Aux premières notes du khanoun cependant, je la sens frémir, elle d’abord, eux ensuite, l’ensemble de la rangée enfin. Les gens se regardent, interdits, muets. Comme atteints d’une douleur qui s’amplifie au rythme toujours plus lancinant du daf, les corps se recroquevillent, les mentons plongent dans les cols et les mains des uns cherchent les mains des autres. Ma voisine résiste puis cède la sienne à son compagnon. Le Heimweh serre toutes les poitrines. Quand le son aigre et vibrant des cordes du kamancheh déchire l’espace, quand la voix rossignol module les plaintes éternelles de l’amour contrarié, les dernières défenses de l’assistance tombent d’un coup. On renifle sans plus se retenir, on tousse son émotion, la main droite crispée sur le cœur. Une vague me submerge à son tour. L’Iran n’est pas mon pays. Mais le Heimweh n’est pas nationaliste. Contrairement à sa traduction littérale, il ne connaît ni foyer déterminé ni patrie exclusive. Il est universel et généreux, vous prend par surprise, où que vous vous trouviez, d’où que vous veniez. Et là, c’est mon Iran à moi qui revient, avec les jours heureux, la naissance de mon fils, les rudes paysans du Mazanderan, le goût du pain sangak, l’odeur de naphte des petits matins d’hiver à Téhéran. L’Iran de mon premier Noël à l’étranger.

Noël, en Iran

C’était chez des amis, collègues d’une organisation internationale. Je me rappelle le « sapin ». Un pin aux longues épines auquel on avait attaché oranges et cadeaux. La femme du project manager avait mis les petits plats dans les grands. Les dindes étaient importées, les marrons aussi. Le caviar, acquis au marché noir et au meilleur prix chez Ali de Takhte Jamshid, le vendeur à la sauvette préféré des faranguis (étrangers). La vodka russe et le whisky coulaient de source. Chaque participant a raconté ses Noëls d’enfant. Finlande, Autriche, Italie, Ecosse, Angleterre, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, les différences étaient minimes et tenaient surtout à l’opacité du rideau de fer. Ce n’est que plus tard, au dessert, quand l’assemblée a entonné Holy night que le Heimweh a frappé et que les esprits ont chaviré. Ivre, Drago s’est effondré, a confessé un compte caché en Suisse, s’est accusé en hoquetant d’être un mauvais communiste. Frantisek a raconté sa carrière universitaire brisée et ses deux fils laissés en otage à Prague après le Printemps. Dorothy a pleuré sur sa mère, regretté le voyage qu’elle n’avait pu entreprendre pour l’enterrer. Monika et Matthias se sont engueulés avec Claudio à propos du Tyrol du Sud. Puis, lentement, la tension générale s’est déchargée. On est monté au Hilton pour téléphoner à nos familles. Je me souviens de la voix tremblée de ma mère, alarmée plus qu’heureuse de cet appel tardif. J’ai demandé des nouvelles de tous et des senteurs familières de pain d’épice et de mandarines, des fumets d’oie rôtie se sont faufilés entre ses paroles décalées par la distance. Mon père a promis leur visite à l’été, j’ai promis d’écrire plus souvent.
A Lausanne, le 19 novembre dernier, la partie classique du concert de Neiriz achevée, on passa de la nostalgie à la jubilation. Surprise à fredonner, mon amie Firouzeh se déhanche et claque des doigts sur les chants traditionnels des folklores régionaux. La salle exulte, siffle et trépigne. Jusqu’à ma voisine de droite, qui se tape la cuisse malgré les remontrances affolées de son mari. Costume coloré et coiffe brillante de sequins, les musiciennes ne sont pas en reste. Le dos droit, le torse affirmé, le sourcil conquérant, leur front roule sous les mèches folles. Malicieuse, la chanteuse ouvre les bras, lance ses mots bruts comme des pépites. Impériale, Malihe pince et caresse le khanoun de ses dix doigts précis. Au tombak, Narguès, la rougissante benjamine du début, nous fixe sans ciller. Remontant le tar sur son ventre, Parvaneh s’illumine comme un lampion ?
Ce soir-là, à Lausanne, dopées par le succès, transfigurées par le plaisir de jouer, les six Iraniennes du groupe Neiriz ressemblaient aux artistes du monde entier. N’en déplaise aux ayatollahs de toute obédience et de toute nationalité, ces femmes-là n’avaient qu’une seule patrie, la musique, et nous la partagions. Anne Rivier

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