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Chronique: Ni fleurs, ni couronnes

Hélas, nos morts nous ressemblent.

Novembre, mois des morts. Journaux, expositions, débats et soirées thématiques, depuis quelques semaines le requiem est général. Thanatologues et thanatophiles tirent la sonnette d’alarme : l’Occident est en train de perdre ses rites funéraires, la Suisse ne fait plus ses deuils correctement, le psychisme collectif est en danger. La faute à qui ? A nous, les vivants, évidemment. Les morts n’ont rien à voir là-dedans, les morts sont des victimes, les morts sont aussi innocents que l’enfant qui vient de naître.
Je proteste vigoureusement et j’objecte que les morts participent de leur plein gré à cette préoccupante évolution. Si la tendance est à l’escamotage, je prétends que les torts sont partagés. Prenez les avis de décès. Le « désir du défunt » y fait la loi. Que le nôtre soit sans cesse bafoué n’apparaît jamais. Et pourtant, allez savoir pourquoi, on obéit, on cède, on s’aplatit. Résultat : la cérémonie, quand elle a lieu, se conjugue au passé. Elle « a eu lieu ». Et dans la plus stricte intimité. Souvent sans messe, ni psautier ni personne pour prononcer quelque éloge que ce soit. L’inhumation reste « sans suite », les cendres sont « dispersées » dans l’anonymat d’une tombe commune.
Les mauvaises langues prétendent que ça nous arrange. Non, la vérité, c’est que les nouveaux morts nous ressemblent. Individualistes forcenés, ils sont devenus asociaux. Peu solidaires, ils ont perdu jusqu’au sens de la famille. Ils ne font plus confiance aux vivants, ne s’abandonnent plus comme autrefois. Obsédés par leur image, ils veulent garder la main, contrôler les choses dans les ultimes détails. Notre situation est impossible. Quoi que nous fassions, nous sommes perdants. S’ils nous privent de la tradition, s’ils crachent sur des pompes qu’ils jugent rétrogrades, le mépris qu’ils se portent rejaillit sur nous. Si, en revanche, ils se montrent plus charitables et se décident pour de vraies obsèques, c’est pire : sous prétexte de nous « aider », de ne pas nous « déranger », il n’est pas rare qu’ils organisent et paient leur enterrement d’avance. En cachette, bien entendu. J’en connais qui rédigent leur faire-part, point par point, verset compris, de peur que nous oubliions quelque lointain cousin ou que nous nous contentions d’un simple Dieu est amour qui les laisserait éternellement sur leur faim spirituelle.
Réagissons avant qu’il ne soit trop tard. Que chacun reprenne son rôle. Que les vivants enterrent leurs morts dans la douleur et l’ostentation. Que les morts s’acceptent comme tels. Et qu’ils se nomment quand on les appelle.
Lausanne, 2 novembre dernier. Pluie battante, ciel catafalque, l’ambiance est appropriée pour un lendemain de Toussaint. Je me lève de bonne humeur, le cœur baigné d’amour pour mes chers disparus. Répartis qu’ils sont aux quatre coins du pays, je ne pourrai pas les voir tous aujourd’hui. Je me contenterai de ma marraine, réduite en poudre à Montoie depuis mars 1997. En buvant mon thé, je pense à ceux qui l’ont précédée. Un fameux cortège qui grandit chaque année. Les grands-parents arrivent en tête, deux par deux, comme il se doit. Je revois nos Pâques, nos Noëls, mes vacances avec eux. Chez les uns et chez les autres, on est plutôt gai, mais on sait parler ouvertement des morts à l’enfant que je suis. Ma préférée est une tante que je n’ai pas connue, belle jeune fille emportée à dix-huit ans par la poliomyélite. Je ne me lasse pas du récit de son ensevelissement. J’imagine l’église bondée, les lys blancs autour de son visage d’ange. J’en redemande, j’insiste, j’exige des précisions. Ma grand-mère pleure, je pleure avec elle. Ma cruauté inconsciente l’allège de son fardeau.
Les morts « morts à la maison » sont la spécialité de la grand-mère parallèle. Toilette mortuaire, veillées, cierges, ombres mouvantes sur les murs, condoléances chuchotées dans les mouchoirs de baptiste, les morts se concrétisent, m’inscrivant peu à peu dans ma lignée, puis dans ma vie d’adulte. Les deuils nouveaux s’y succéderont, certains supportables, certains tragiques. Mais jamais abstraits, jamais soustraits, car toujours célébrés dans les règles, avec la solennité nécessaire. Jusqu’à cette vieille marraine que la maladie avait rendue acariâtre et terriblement autoritaire : ni fleurs ni couronnes, pas de culte, et la fosse commune, tel était son désir. Nous avons résisté, nous lui avons désobéi. Il y eut la chapelle, un pasteur, des dahlias, de la musique. Nous lui avons concédé la crémation et le Jardin du souvenir du centre funéraire.
J’y suis venue à pied, tout en noir sous un parapluie turquoise. C’est la deuxième fois. Je ne reconnais rien. Sauf, à l’entrée, ce chat roux sous la guérite du magasin de fleurs. On dirait le mien, feu mon Marcel. Je le salue. Bravant la pluie, il accourt, l’échine parcourue de longs tremblements, s’essuie frénétiquement les flancs à mon pantalon pendant que je consulte le plan. Les lieux sont déserts. A ma droite, sous les grands arbres, une poussée de champignons que je n’arrive pas à identifier. Je m’attarde devant le tombeau de Charles Bessières, l’homme du fameux pont des suicidés. Sous son nom, une inscription : « Lausanne reconnaissante ». Je l’entends protester, faussement modeste, qu’il n’y a pas de quoi.
Je me dirige lentement vers l’endroit indiqué. Le chat me suit. J’oblique sur ma gauche, je musarde entre les tombes, lis les dédicaces, relève les dessins gravés sur les stèles (cors de chasse, sapins, épis de blé). Les dalles sont décorées de frais. Les morts ont eu de la visite, on a déballé leurs cadeaux : pourpres, ocres et violets, les chrysanthèmes affichent la couleur. Partout, des lumignons allumés avec des prix sur des étiquettes qu’on a tenté d’arracher. Bougies du Premier Août qu’un géant orange a recyclées. La pluie chuinte en s’écrasant sur leurs couvercles bouillants. Plus loin, les columbariums sont comme des prisons abandonnées, les niches ont des barrières rouillées, de rares urnes délavées et des guirlandes en plastique craquelé. Je traîne, je lézarde dans les allées cinéraires, retardant le moment de la salutation à la morte. Je répète mon discours. Il doit être parlant, assez personnalisé pour qu’elle se reconnaisse, qu’elle consente à se distinguer du magma communautaire. Je me rassure. Ma marraine, c’était quelqu’un. Un sacré sale caractère mais une nature si généreuse. Et un de ces rires ! A réveiller les morts. Il serait vraiment difficile de la louper. Anne Rivier

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