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Chronique: Un si beau spécimen

Quand les poules avaient des dents.

Ma grand-mère. Je la vois encore, l’œil sec et noir pointé sur sa cible. Je l’entends déclarer, péremptoire, dans un semblant de guerre qui commence :
Ð C’est celui-là, et pas un autre, Madame Steiner.
La paysanne hésite, s’essuie longuement les mains sur le mitan bombé de son tablier. Bleu fleur de lin, rêche comme la paille, le tablier, quand elle me presse contre elle dans un élan bonasse.
Ð C’est que, justement, je l’avais réservé pour nous, Madame, pour l’anniversaire de mon mari. L’autre aussi, le leghorn, non, le gros brun sous l’échelle. Ils sont à juste à point, vous comprenez. On sera huit. Mes beaux-parents, c’est pas si souvent qu’ils arrivent à se libérer, avec le bétail et tout ?
Le Bas-Vully, l’été, la maison de famille, la fermière et son poulailler. Un paradis plein sud, les rives du lac plus exotiques que le Rimini de mes copines. Sous le laser du soleil à son zénith, les blés font le dos rond. En dessus, les balcons maraîchers et les vignes déjà lourdes qui dévalent les coteaux sablonneux. Vacances interminables, où les jours se suivent et se ressemblent, levers joyeux, couchers forcés, nuits de plomb, hachées d’orages et piquées de moustiques.
Ð Prenez-en donc un blanc. Ou un des pattes noires, là-bas sous le cerisier. Ils sont un peu jeunes mais vous allez vous régaler. Je vous le plumerai, cette fois, ça vous gagnera du temps.
Ð Ah non, la petite serait trop déçue, pas vrai, cocotte ?
Ma grand-mère et moi, sur le banc de bois dans la cour pavée d’ombre, tôt le matin. Par les fenêtres, on entend ma mère laver les tasses du petit déjeuner et mon père chanter en se rasant. De la ferme en face, un appel strident, un cri rauque, et voilà que Marcel le Colosse, fils aîné des Steiner, traverse la route pour venir nous livrer le poulet. Le portail grince, les chiens aboient. Marcel me nargue, le cou brisé de la volaille sur l’épaule, telle la lanière d’un formidable sac à dos. Ma grand-mère attend, la main droite plongée dans une bassine d’eau. Le poulet atterrit sur son giron. Le spectacle débute. Gouttelettes, pennes ou plumules, ça vole de partout, je ris, je saute au ciel, j’applaudis ma grand-mère transformée en édredon. Ce prologue achevé, nous nous replions à l’intérieur. Devant l’évier de pierre, j’assiste, hypnotisée, aux trois opérations radicales. Guillotinage raté, répété sans état d’âme, vidange aux rougeoiements obscènes, flambage enfin, des duvets récalcitrants sur la flamme bleue du butagaz, dans des relents de chair brûlée. Ces odeurs, en timbres de ma mémoire. Soufre et terre battue des caves, senteur âcre des greniers aux poutres noircies de grappes de chauves-souris, moiteur savonnée de la chambre à lessive. Ë la cuisine, des mélanges plus subtils : vieil âtre et cendres mortes, ail pilé, thym froissé, lait tiédi virant au yoghourt sous la cloche immaculée d’un torchon mi-fil, fruits tombés ramenés du verger, posés sur la tablette du manteau de cheminée.
Ð Je vous l’achète au prix que vous voudrez, ce poulet-là, Madame Steiner.
Madame Steiner temporise. Nous emmène au potager, nous balade de poireaux en haricots, puis nous refoule vers les plates-bandes de fleurs, sa fierté. Elle y compose un bouquet de dahlias jaunes, de cosmos roses, de gueules de loup pourpres à la langue barbouillée de pollen. Plus les couleurs pètent, plus son sourire éclate. J’entends le sifflement du couteau sur les tiges raidies, le souffle court de la coupeuse, le craquement des genoux pliés sous la charge de son derrière placide.
Ð Je vous ajoute un brin d’asparagus, pour l’harmonie, ça complète pas mal, l’asparagus.
Ma grand-mère remercie. Elle est de bonne humeur. La culture, elle pratique, elle connaît. Elle soupèse les tomates (mettez m’en une douzaine, de la même grandeur, si possible), caresse les plants d’épinards, s’inquiète de la petite taille des pommes de terre (vous n’oubliez pas mes cinquante kilos pour la garde) et s’indigne devant les feuilles lacérées des choux.
Ð Saloperie de chenilles, assène Madame Steiner en pur patois broyard, les poignets cassés sur les reins. Ma fi, c’est la nature qui commande, nous, on fait ce qu’on peut, hein, Madame Rivier !
Profitant de cette provisoire alliance féminine, je m’échappe, cours aux espaliers du mur du fond. Je me fais gourmander. La poire n’est jamais à point, la pêche trop dure, et l’abricot exclusivement destiné à la confiture. Quant aux haies de framboisiers, elles sont inviolables, à la ferme comme à la maison.
Ð Et gare à toi si tu recommences, gronde la mère de mon père.
Ð Elle sait bien ce qui est bon, la gamine, allez ! apprécie Madame Steiner en me poussant vers l’écurie. Venez, on va lui montrer le petit veau.
Sur sa litière, dans la pénombre, Rosa la vache me fixe de son énorme pupille. C’est une Schwytzoise râblée, au bassin généreux, à la corne facile. Son veau s’est couché sur le flanc, épuisé par ses élévations inaugurales. Rosa qui épie mes gestes sans ciller, me charge soudain en meuglant. Je hurle, moquée par les deux femmes unanimes.
Ð Une toute brave, celle-là, répète la fermière en flattant le museau baveux. Mais je ne sais pas pourquoi, elle déteste mon mari. Mercredi, elle a failli l’embrocher. Il voudrait l’abattre et qu’on se la garde. Vous avez vu ses cuisses ? Autant bouffer du caoutchouc
Ma grand-mère compatit, je trépigne, réclame ma mère à grands cris.
Ð Mon poulet, hein, Madame Steiner ? Je compte sur vous.
Madame Steiner nous tourne brusquement les talons, s’engage en marmonnant dans le chemin creux menant à sa basse-cour. Elle claque sa cuisse droite à chaque enjambée, et soupire crescendo :
Ð Un si beau spécimen, nourri au grain fin, presque à la cuillère, des semaines et des semaines, et l’autre qui insiste, pas le moindre égard pour le travail ? « Le prix que vous voulez, Madame Steiner ». Et bien, vous pouvez compter sur moi, le prix, vous l’aurez, Madame Rivier ! Anne Rivier

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