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Chronique: La vieillesse, un exil

«ÊElle ne répond pas, saute sur le passé comme chat sur braise. »

Aux premières images de l’exode des Kosovars, c’est pour eux, les vieillards, que mon cœur a saigné. En dépit des destins opposés, des cultures différentes, je les ai reconnus. Ils ressemblent aux miens, à ceux que j’ai perdus, à ceux que j’aime aujourd’hui et que je perdrai demain. Même maigreur, mêmes gestes de repli, menton collé sur le sternum, main paravent, doigts sarments noués en visière sur le front. Et, dans le regard, ce détachement du grand âge qui nous exclut, parfois nous nie. Pourchassés, abandonnés dans la glaise gelée d’un asile étranger, les premiers mourront dans les linceuls de l’aide internationale. Leurs arrière-petits-enfants les béniront, puis reprendront leur errance, avec, devant eux, malgré tout, la vie.
La Suisse est un mouroir moins cruel que les Balkans. Mais l’extrême vieillesse y condamne à l’exil aussi. De gré ou de force, tôt ou tard, vient le jour où nos vieux quittent leur logement. Hôpital, centre médicalisé, home luxueux ou modeste, leurs nouvelles demeures sont des berceaux d’illusions. Ils y survivent le temps d’un éphémère espoir : rentrer mourir chez eux.
Lundi de Pâques dernier. Trois semaines que ma tante végète dans cette élégante Résidence au bord du lac. Peu de voitures dans le parking : venues la veille, les familles se réservent ce congé la conscience tranquille. Allée ratissée, entrée fleurie, maison cossue. Le jardin piqué de vieux cèdres est une terrasse palladienne suspendue sur les flots. Accrochée au toit, une bannière trompette que 1999 est l’Année internationale des personnes âgées.
Ma tante est posée sur le velours d’un canapé vert amande dans le salon de réception. Son visage d’ascète n’est plus que nez et menton, sous le casque médiéval de ses cheveux acier. Sur son torse affaissé, les omoplates saillent comme des ailes brisées. Je m’approche, lui prend le poignet, l’embrasse sur la tempe. Elle sourit, tente de se lever, vacille, se rassoit de guingois. Je ramasse sa canne et lui propose une promenade.
Ð J’en reviens, la gentille Portugaise m’a accompagnée. Profitons de bavarder avant que les autres descendent. Comment ça va à Lausanne, tu te plais ?
L’éclair qui balaie sa pupille me rassure : le présent l’intéresse. Ma tante a nonante ans, plus de dents, mais toute sa tête. Je lui raconte mes expériences vaudoises, mes voisins, des cousins retrouvés, mon prochain voyage. Elle se concentre, me suit une quinzaine de minutes, regarde sa montre et m’interrompt :
Ð On devrait sortir. Surtout que ? la voilà qui arrive.
L’infirmière pousse une grosse femme mauve dans un fauteuil roulant, l’installe au soleil devant le bow-window. Ë peine a-t-elle tourné les talons que la vieille se met à gémir en boucle :
Ð Y’a quelqu’un ? Y’a jamais personne. Je veux partir. Mesdames, répondez, personne ne m’écoute, y’a quelqu’un ?
Le seuil franchi, ma tante se redresse comme un cintre dans un manteau. Sa démarche est assurée, presque joyeuse. Elle va mieux, elle « repique », pas de doute. Je commande :
Ð Respire à fond ! Mieux que ça.
Elle obéit.
Ð Cette fois, c’est vraiment le printemps.
Ses narines palpitent, s’ouvrent toutes grandes. Puis, la nuque se casse, la toque de mouton glisse sur le col relevé et voilà déjà que l’équilibre est rompu. Je la remets d’aplomb. Le rêve n’aura pas duré longtemps. Ma tante n’est pas ici pour rien. Elle a des malaises, s’évanouit pour un oui pour un non, elle ne peut plus vivre seule, elle est en sursis. Nous nous traînons jusqu’au banc près du môle, où nous restons muettes un bon moment. Le lac est beau comme la mer, violet jusqu’au plumage des cygnes qui paradent à nos pieds. Je murmure :
Ð Tu te souviens, sur la plage, à Beyrouth ?
Elle ne répond pas, saute sur le passé comme chat sur braise. Ses années libanaises, ses maris, ses parents, ses amis n’existent plus. Elle soupire, se tourne vers moi, agrippe ma manche :
Ð Ils sont très gentils, ici, le service est parfait, mais je m’ennuie à mourir. J’aimerais tellement retourner dans mon appartement.
Quand nous repassons le seuil de la Résidence, il est quatre heures. Une partie de ces dames finissent de boire le thé dans la véranda, les deux pensionnaires mâles sont invisibles. Au salon, on a allumé la télévision. Colonnes de réfugiés, villages bombardés, la lanterne magique est une lanterne des morts. Hébétées, les spectatrices bavent sur un monde qu’elles ont enterré et des gens qui ne leur rappellent rien. Un troupeau d’éléphants leur serait plus familier.
Ð Tu veux monter dans ta chambre ?
Ma tante secoue la tête.
Ð C’est mauvais de se cloîtrer, tu sais. Je me force, il faut se forcer. Et puis, on soupe dans une heure. Regarde-les. La plupart sont gravement dérangées. C’est pénible. Aux repas, heureusement, ma table est normale. Et toi, tu rentres à Lausanne ?
J’acquiesce, précise que j’ai du travail, une chronique à rendre et pas le moindre début de sujet. Du fond de son siège, ma tante rajeunit de trente ans. Elle lève sa canne, et pouffe tout en dessinant des ronds dans l’air :
Ð Écris quelque chose sur nous, sur toutes ces gagas. Et n’oublie pas de me l’envoyer. Promis ?
Anne Rivier

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