Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Chronique: Les deux manteaux

Selon une étude récente de l’Institut de l’entreprise de l’Université de Neuchâtel, la vie des biens de consommation est de plus en plus courte dans les pays à hauts revenus. Depuis les années 80, par exemple, on estime que votre veste d’hiver vous durera de deux à cinq ans, selon votre sexe, les femmes changeant plus souvent que les hommes.

Au départ, les deux manteaux n’auraient jamais dû se rencontrer. Puis, dans un de ces télescopages dont la mémoire a le secret, ils se sont associés pour ne plus se lâcher. Leur histoire commune débute par un échange. Appropriation délibérée ou simple inattention, l’effet reste le même : dès qu’on le perd, un objet devient sujet, et un accessoire, l’essentiel.
Le premier appartient à C, jeune époux et père, domicilié dans la campagne fribourgeoise. Il se retrouve mardi passé sur les hauts de Lausanne, suspendu à côté de ses semblables dans un vestiaire de l’entreprise L. Imprudemment, C lui a confié la garde de ses clés d’auto. Le soir venu, fatigué par trois heures de travail supplémentaires, C décroche le seul manteau restant d’une main distraite, l’enfile et se hâte vers le parking. Devant sa voiture, ses doigts glissent sur le rabat de la poche droite sans y trouver la moindre ouverture. C insiste, s’acharne, s’énerve, puis réalise qu’il s’est trompé et qu’il a emprunté le manteau d’un autre. Malheureusement, remonté à son étage, force lui est de constater que les patères sont vides. Après une ronde infructueuse dans les locaux déserts, C échafaude mille hypothèses et n’en retient qu’une. L’auteur de la méprise ne peut être que D, son voisin de bureau. C empoigne son téléphone, appelle son collègue et tombe sur sa compagne : moi.
L’angoisse de C est perceptible. Je lui annonce la mauvaise nouvelle avec ménagement. D est sorti et ne rentrera vraisemblablement pas avant minuit.
Ð Il a dû confondre, il était pressé, dit C.
Ð Impossible, il se serait rendu compte. C’est son vieux manteau, presqu’une seconde peau.
Ð Vous pourriez me le décrire ?
Ð Évidemment. Gris souris, 70 % laine, doublure anthracite, coupe raglan, taille 54, poche intérieure avec fermeture éclair. Le vôtre est comment ?
Ð Était, vous voulez dire ? Le mien « mien » ? Difficile.
Ð Au fond, pour vous, les jeunes, tous les manteaux se ressemblent. On les achète n’importe où, pas cher, on en change, on les perd, on s’en fiche. Si au moins vous vous rappeliez sa couleur ?
Ð Bleu marine, je crois. Ou noir, peut-être. Avec des poils de chat partout, et ma clé de bagnole. Et pas de poches cousues, ça, j’en suis sûr.
Ð Bref, vous êtes incapable d’en donner un signalement précis.
Ð Je le connaissais à peine, vous savez !
C’est à ce moment que le deuxième manteau a jailli des limbes de mon cerveau. Celui de mes seize ans, une splendeur. Je l’avais tellement désiré, ce duffle-coat des vedettes de la Nouvelle Vague, que je l’aurais reconnu les yeux fermés. En vitrine à mi-août déjà, il transfigurait le mannequin démodé d’un magasin de confection de Neuchâtel. Trop cher pour la bourse parentale. Ë l’époque, chaque dépense était un investissement. Et dès l’enfance, les essayages saisonniers confinaient au supplice. L’achat des chaussures n’était supportable que par les multiples compensations qu’offrait le magasin : « sugus » à volonté, ballons publicitaires au bout de leur ficelle, toboggan intérieur et la fameuse machine « à voir si tu touches le bout » dont j’usais et abusais, cassant les pieds des vendeuses en irradiant les miens.
Le choix du manteau d’hiver était une affaire autrement plus sérieuse. L’oiseau était rare et sa chasse épuisante. Censé répondre à plusieurs critères à la fois, il devait être de coupe classique, chaud, inusable, extensible et assez neutre sexuellement pour être transmissible aux cadets en temps voulu. Ma mère, consommatrice éclairée, se méfiait des défauts de la chose. Elle contrôlait les candidats dans le moindre détail. Soupesant le drap de laine, le froissant à dessein pour en éprouver l’élasticité, elle retournait les manches, tirait sur les coutures et vérifiait les boutonnières sous les sourires pincés du personnel rassemblé. Mon statut d’aînée ne me pesait jamais autant que lors de ces cérémonies. S’il me préservait du second hand, il me condamnait sans sursis au rôle officiel de conservatrice du bien commun. Un accroc au tissu, une tache, un oubli, pire, une perte et mes frères et sœurs couraient nus dans la tempête glaciale d’un hiver interminable.
Mon duffle-coat fut un rite de passage. De grande fille, je devins jeune femme par sa grâce et celle de ma grand-mère dont l’aide sonnante et trébuchante avait fléchi ma mère. C’est ainsi que fin septembre, le samedi matin de mes seize ans, le duffle-coat abandonnait sa devanture pour mon armoire. Bouillote en octobre, duvet en novembre, couette en décembre, il ne me quitta plus d’une semelle. Vint janvier et mes premières passions, mes premières sorties. Bravant les interdictions, courbant les cours, je l’entraînai à refaire le monde dans les cafés de la ville. Puis, un soir de février, amoureuse jusqu’à la trahison, je le laissai sans surveillance dans une garde-robe inconnue. Il ne s’en remit pas et disparut de ma vie, remplacé par une improbable pelure que mes parents unanimes m’obligèrent à porter jusqu’en mai.
Ð Madame Rivier, vous êtes toujours là ?
Ð Pardonnez-moi. Et le troisième manteau, le substitut, celui que vous avez sous les yeux, il est comment, lui ?
Ð Bleu, bleu assez foncé. Trop étroit, les manches beaucoup trop courtes pour moi. Ë le regarder de plus près, on dirait même un manteau de femme.
Ð Vous voyez ? Mais, attendez, je crois que j’entends l’ascenseur. Oui, c’est bien D, vous avez de la chance. Je vous le passe, et vous serez fixé.
Largué par les chemins de fer, crevé, déboussolé, C a fini par venir dormir à la maison. Le lendemain après-midi, au bureau, miracle, le premier manteau avait réinvesti son vestiaire. Dans ses poches grandes ouvertes, pas un mot d’explication, pas une excuse. Juste les clés de voiture et un mouchoir en papier. Anne Rivier

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/7877 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/7877

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP