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Chronique: Le retour des dames patronnesses

Toc, toc, toc, la misère indigène frappe à nos portes.

C’était jeudi dernier, vers 18 heures. Ma cuisine était sens dessus dessous. J’attendais des amis pour le souper et j’étais très en retard. Il a sonné une première fois. Je n’ai pas réagi. Alors, il a tenté sa chance à côté, chez les voisins. En vain. Quand il a resonné chez moi, j’ai failli baisser le son de mon transistor et faire la morte. Ma curiosité et ma confiance naturelles ont fini par l’emporter. J’ai tiré le verrou sans demander patte blanche, bien qu’on m’ait avertie que dans mon quartier, « si près de la gare, avec la drogue et ses trafics ? »

Un enfant poussé trop vite

L’homme aurait pu être mon fils, ou celui de toutes les mères : un enfant poussé trop vite. Sans veste ni manteau, il flottait dans son jean troué. Serré sur son chandail de marin, tremblant entre ses doigts bleuis par le froid, un gobelet de plastique, et quatre roses tavelées, récupérées dans les poubelles du marché. « Vous les vendez combien ? » Son regard est fuyant, sa requête inaudible. « Allez, je vous en prends une. Attendez. » J’ai laissé ma porte grande ouverte pendant que je farfouillais dans ma cassette. Trois francs, six sous ? Invariablement, ce dilemme, ces mesquines questions d’échelle. Et puis merde. Je lui ai tendu ma thune en lui souhaitant bon courage. Il a remercié et sur son visage raffermi, une fraction de seconde, j’ai lu de la haine. Une haine vitale, motrice, une haine à réaction, celle que j’aurais voulu ressentir si j’avais été à sa place. C’est cette haine partagée qui nous a rendus égaux, le temps d’un banal au revoir.
Mes amis sont arrivés à l’heure prévue. Le baron d’agneau boulangère était réussi, le vin peut-être un peu capiteux. Je servais, débarrassais, rinçais, et je pensais à mon jeune homme. Sur l’évier, sa rose dépérissait dans un verre à moutarde. Je venais d’amener le dessert quand, au détour de la discussion, Gérard s’est alarmé du nombre croissant de mendiants au centre ville.
Ð Jusqu’à ce matin, je croyais avoir la fibre sociale plutôt développée, comme nous tous autour de cette table. Et bien, ce midi, j’étais pressé, coincé dehors entre deux séances importantes. Je dévorais un sandwich en regardant la vitrine d’un magasin. « Un renseignement, s’il vous plaît. » Surpris, j’ai tourné la tête. « J’ai faim, moi aussi, vous savez. » C’était un de ces gaillards qui écume les rues marchandes. Un accent vaudois à couper au couteau. Moi, évidemment, avec mon saumon-salade dans la bouche, je n’ai su que lui répondre, je lui ai filé ma monnaie, mais j’étais furieux. Pire, je le suis encore. Si vous pouviez m’expliquer ?
Ð Mauvaise conscience, a diagnostiqué Paul-André, et cette idée que seul le travail donne droit à un salaire.
Ð Et quand il n’y en a pas, de travail, s’est émue Caroline ?
Ð Gérard refuse d’admettre la misère indigène, a relevé David, il ne veut pas la voir. Indigence égale tiers-monde, famine, réfugiés. Ici, on n’est pas préparé. Alors, ça fâche, c’est fatal. On a l’habitude que l’État se charge des besognes d’assistance. C’est anonyme, c’est confortable. On a désappris la solidarité personnalisée. Dans la tradition juive, chacun a « son » mendiant, ça responsabilise.
Ð Belle image d’Epinal, s’est énervé Richard. Tu veux revenir en arrière, les ouvroirs, les dames patronnesses ?
Ð Le nœud du problème, Dominique a raison, c’est notre rapport au travail et à l’argent, a décrété Denis. Chaque culture, chaque religion a le sien. Pour les catholiques, l’argent est sale. Donc, si j’en donne, je le lave et je me purifie en même temps. C’est toujours ça de gagné, non ?
Ð Dans l’islam, l’aumône obligatoire est considérée comme un des actes du culte, le troisième des cinq piliers. Mais elle ne dispense pas de l’aumône volontaire et privée : mes copains musulmans s’en acquittent aussi spontanément qu’ils paieraient leur épicier, a professé Jean-François.
Lydia a hésité avant d’avouer :
Ð Mon truc, c’est de les nourrir. Je les accompagne au magasin, ils choisissent et je paie.
Ð Moi, ce qui m’inquiète vraiment, a soupiré Edith, c’est que ces personnes passent entre les mailles du filet social. Les Roumains vendeurs de journaux, ou les petits clandestins, on peut comprendre. Mais ces « pauvres bien de chez nous », je me dis que quelque chose ne va plus. Puisque, même régulé, le système ?
Gérard s’est impatienté :
Ð Personne ne répond à ma question du début : pourquoi tant de haine ?
Tout le monde a ri. Denis a vanté les vertus souvent négligées d’une bonne psychanalyse. J’ai versé le café, les liqueurs, présenté les chocolats que Carole avait apportés. La conversation a langui un moment avant de s’échauffer sur la reprise du Don Giovanni de Langhoff au Grand Théâtre de Genève.
Le lendemain, je me suis mise à écrire ce papier. En fin d’après-midi, je pesais mes pommes à l’entrée du supermarché, lorsqu’on m’a tapé familièrement sur l’épaule. Moustachu, la pupille vitreuse, la trogne violette empestant l’alcool, les poignets nus, un « clochard » m’a fixée droit dans les yeux. « T’as pas un balle, j’ai rien à bouffer ? » Je n’ai pas réfléchi longtemps. J’ai ouvert mon sac, sorti un billet de ma bourse : « Pour manger, ai-je recommandé. C’est important de manger. » Il m’a souri, un sourire noir, plein de trous. Il a empoché mes dix francs, secoué son index tordu sous mon nez : « Pour manger, oui, pour manger, » a-t-il répété en imitant ma voix « pas pour boire, nom de botte ! » Anne Rivier

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