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Chronique: Lecture publique

Ë chaque nouvelle ville, une nouvelle carte de lectrice. Impressions de
la bibliothèque municipale de Montriond à Lausanne, après deux mois de pratique.

Lausanne, 14 h 25, un lundi de janvier. Il neige des tatouillards larges comme la main. Le vestiaire de la Bibliothèque municipale de Montriond est presque plein. Habituels « retours » des retours de vacances. Les enfants ont accroché leur anorak aux patères. Ils patientent, le nez levé, le menton important, des albums serrés bien fort sous le bras. S’il devait sentir quelque chose, l’endroit sentirait la craie et le tableau noir, la paroisse et le Psautier romand. Deux dames m’invitent à les rejoindre sur la banquette. « J’ai adoré » déclare l’une, en agitant le dernier Delerm du bout de sa fourrure. « Ce Monsieur Spitzweg, c’est mieux que La gorgée de bière, non ? » « Oh ! moi, s’excuse l’autre, je suis « romans historiques ». Je viens de découvrir les Christian Jacq sur l’Egypte, passionnant. » Secouant les clochettes de son collier clouté, son cocker l’approuve d’un derrière frétillant. Debout, un baba cool, pull et cheveux de laine non dégraissée, plongé dans le guide du Népal qu’il vient faire prolonger, retient nonchalamment son bâtard par le bandana.

On a détesté le Houellebecq…

14 h 30 précises. Un rideau se lève, une clé chante dans la serrure. Sœur tourière des lieux, sourire en auréole, la bibliothécaire nous ouvre le paradis. Notre visite a l’air de l’enchanter. Ses collègues ne sont pas en reste. On se congratule, on raconte ses réveillons, on se la souhaite bonne et heureuse, on répercute les dernières nouvelles. J’apprends ainsi que Madame Cuénoud va beaucoup mieux, mais qu’elle ne peut pas encore se déplacer. Son estafette du jour préfère recourir aux conseils avertis du personnel, « vous la connaissez, Madame Cuénoud est si difficile ! » Les propositions fusent et s’entrecroisent, bientôt ponctuées par les retentissantes exégèses littéraires des critiques amateurs du quartier. Je retiens qu’on a détesté le Houellebecq, mais qu’on se le réserve à tour de bras, pour juger par soi-même.
« Vous les rendez ou vous les prenez ? » L’éternelle, l’universelle question. Échange certes minimal, mais d’autant plus précieux qu’il risque de disparaître, en ces temps de self-service par ordinateur carte-à-pucivore. « Je les rends, et je fais mon petit tour ». Ma réponse est saluée d’un clignement complice. Quand la vertu élit, le vice unit ; il n’y a pas plus égalitaire que celui de la lecture.

Bouvier est en voyage, Chatwin a disparu

Je déambule d’allée en travée, mes cinq sens à l’affût des nouveautés à glaner, des « ramenés » à grappiller. Je suis les anges ordonnateurs, dispensateurs et redistributeurs de richesses, je surveille discrètement ces vestales du livre public qui s’affairent et raniment la flamme sans relâche. Occasion de repérer les mal-aimés, les laissés pour compte d’avant les Fêtes, le tome ultime du Journal de Julien Green, par exemple, ou cette récente biographie d’Offenbach. Disparue, en revanche, celle de Bruce Chatwin, ses cendres voyageuses happées par les plaines patagones. Vide également, la place de Nicolas Bouvier, parti sans laisser d’autre adresse que le monde, sa silhouette évanouie dans les roseaux d’un couchant japonais. De le savoir en route, jamais rendu, ni lui, ni ses livres, je me mets à rêver. Les palmiers de Ceylan se couchent sous les tornades, les étagères s’écartent, plient, la paroi cède sous le poids de l’azur, je m’accroche aux montants métalliques. J’entends loin, très loin, les adieux criards de la classe enfantine, ceux, reconnaissants, des emprunteurs pressés, quelques rires adolescents étouffés dans des moufles, puis, plus rien. Les volumes retrouvent leurs marques. Il est 15 heures. Un silence souffle, doux et fragile, entre les pages.
Moment béni. Un coup d’œil au fond du local. Personne aux journaux, pas même le vieux ronchon qui monopolise les quotidiens, crayon à la main. Clochard lettré, ancien correcteur ? Ses regards sont chiches et hargneux.. Mais je lui reconnais des excuses. Impossible, ici, de s’isoler sans paraître impoli. Montriond n’a pas de salle de lecture, juste deux tables, quelques chaises et, le long de la verrière, un comptoir encombré de cartons de bandes dessinées.
Brève revue de presse avant la vague des « quatre heures » écoliers. Le déficit de la Confédération est revu à la baisse, et les F/A 18 coûteront 200 millions de francs de moins que prévu ; 200 millions, mon colonel, combien de bibliothèques ?

Collisions, collusions et nausées

Cap sur le tourniquet des périodiques. Une mine d’or, scories comprises. Les publications s’y épellent de haut en bas et de A à Z dans leurs alvéoles de plastique. Les collisions sont risquées, les collusions forcées : l’indiscipline des lecteurs incite à des débauches de mixité. Ce lundi-là, La Nation, monument d’ordre et de tradition vaudoise, fleurète éhontément avec le numéro 2 de Résistance, voix du POP et de la gauche en mouvement, tandis que Bible info drague ouvertement Le Libre penseur, laïque et indépendant, sous le nez de J’achète mieux, bréviaire des consommateurs avisés, lequel, vilainement harcelé par Patrons, organe du Centre patronal de Lausanne, est en train de céder aux avances d’un OVNI Présence politiquement non catalogué. Seul dans sa niche, DP est sérieux comme un pape. Je passe. L’éventail offert est large. Le choix des titres est à l’image de la démocratie : de censure, délibérément point ou si peu. Ma bibliothèque est publique, ses usagers, des citoyens libres, responsables et supposés capables de discernement. Merci. Sans cette ouverture, je n’aurais jamais marché dans Le Pamphlet, cet ORI (objet rampant identifié) d’extrême-droite qui fume bénévolement les plates-bandes de l’antisémitisme depuis plus de vingt-huit ans. Et celui-là, il faut vraiment le voir pour y croire. Ë le lire, une nausée me monte et s’installe, tenace. Un antidote s’impose. Par chance, les rayons en regorgent.
Ð Le Gustave Roud, Madame, vous le prenez ou vous le rendez ?
Anne Rivier

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