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Chronique: Un Noël en Suisse

Françoise est une chic fille. Retrouvée par hasard au rayon Thé-Café de mon supermarché, cette ancienne camarade d’études a tenu à m’inviter dans le meilleur restaurant de la ville. Françoise est une femme très prise, mariée à un avocat surchargé. Leurs deux garçons sont élevés et elle déteste rester à la maison. Elle travaille presque tous les jours. Dans le social, et bénévolement, il va de soi.
La salle à manger est bondée, les tables piquées de bougies, des garçons en gilet tourniquent et brillent comme des toupies. Françoise s’excuse, elle a bien failli être en retard. Elle a couru, et pourtant pas un cheveu ne dépasse de son casque doré. Elle salue le maître d’hôtel en habituée, lui abandonne son manteau d’une épaule royale. Françoise est génétiquement distinguée. La vieille fortune de son père et la particule de sa mère l’ont assurée à vie contre la médiocrité. Le repas est exquis, le vin somptueux. Diamétralement opposés, nos présents nous rabattent naturellement sur le passé et nos années d’université. Françoise boit beaucoup. Elle s’évente, tire discrètement sur le col roulé de son cachemire. Au dessert, son œil s’alanguit, et des mèches rebelles dégradent son carré. Je regarde ma montre. Françoise proteste. Et d’une voix soudain brouillée, elle me fait le récit de ce souvenir qui la tourmente, chaque Noël depuis trente et un ans.
Il s’appelait Saïd, Saïd al Quelque Chose. Il achevait son doctorat de droit, je commençais les lettres. Habitant le Jura, il gagnait sa vie dans une fabrique de montres. Petit, un peu chauve, un peu bedonnant, le contraire d’un Apollon. Et Syrien, en un temps où, en Suisse, il valait mieux être Israélien et capitaine à l’armée qu’Arabe et réformé pour être un héros. Sa guerre des Six jours, Saïd l’avait menée assis à son bureau, l’oreille collée au transistor. Francophile très cultivé, poète amateur, c’était un idéaliste, un écorché. J’étais fille unique et gâtée, plus blanche qu’une oie, ignare en politique, et bourrée de préjugés. J’avais accepté de le rencontrer pour « dépanner » une amie. C’était le premier samedi de l’Avent de 1967, une fin d’après-midi. Il m’a plu tout de suite. Son regard franc, son humour, sa façon de m’écouter, je me suis sentie en confiance. Quand il m’a proposé de l’accompagner à Baden chez de vieux amis à lui, je n’ai posé qu’une condition : aller avertir mes parents. Il a accepté. Il se réjouissait de les connaître, il désirait se présenter. J’ai été éblouie. Quel tact, quelle éducation. Un Syrien. La maison était vide, mes parents sortis. Saïd a demandé à téléphoner. La conversation en arabe s’éternisait, rocailleuse, hermétique. Traite des Blanches, bordels de Beyrouth, espionnage, les fantasmes orientaux ont traversé mon cerveau. Saïd a raccroché, il m’a souri et j’ai tout oublié. Je l’ai suivi sans laisser de message derrière moi. Dehors, il neigeait en tempête. Sa voiture était une vraie poubelle, le chauffage ne marchait plus, je m’en fichais : les histoires de Saïd me passionnaient. Coutumes étranges, mariages arrangés, conversion à l’islam de sa mère née chrétienne, enfance et adolescence à Alep, je découvrais la réalité d’un monde, d’une humanité que je ne soupçonnais pas. Le voyage m’a paru si court que je n’ai pas compris, à l’arrivée, l’inquiétude de nos hôtes. Ils nous croyaient perdus. Dentiste à Damas, Kamal avait épousé Suzi, une Argovienne et poussé l’intégration très loin : impossible d’entrer chez lui sans enfiler les traditionnels patins de feutre. Suzi, persuadée que j’étais la fiancée de Saïd, m’a adoptée d’emblée. Ses confidences me gênaient. Après le café, entre quatre yeux, elle m’a mise en garde : les nôtres exceptés, tous les Arabes étaient des coureurs. Vers une heure du matin, j’ai suggéré la rentrée. Suzi s’est récriée. Kamal a renchéri sur sa responsabilité et l’hospitalité orientale. Le canapé-lit nous ouvrait les bras. Saïd hésitait, visiblement tenté. C’est là que la panique m’a envahie, une crise de nerfs, j’ai exigé d’appeler mon père sur le champ. Saïd a composé le numéro, m’a tendu le combiné. Je me rappelle l’air ébahi de Kamal, cette brave Suzi qui essayait de me calmer et la sonnerie déchirant le vide à l’autre bout du fil.
Le retour fut euphorique. J’avais échappé au pire. Nous roulions à trente à l’heure, des couvertures sur les jambes en récitant du Baudelaire. Ë Olten, la neige avait cessé. Ë Granges, il gelait et Saïd était amoureux. Ë Bienne, il voulait m’épouser. Ë la sortie du Landeron, la voiture a dérapé, tourné trois fois sur elle-même, avant de se planter, indemne, dans un talus. Je n’ai pas crié, pas récriminé. Saïd a juré que j’étais la femme de sa vie. Ë cinq heures du matin, devant le portail de ma maison, il a promis de revenir une fois sa thèse terminée. Cueillie au vestibule par des parents blêmes d’angoisse, interrogée sous les néons de la cuisine, j’ai dû rapporter le moindre détail de ma virée nocturne. Puis, soulagé par l’heureuse issue de l’« accident », mon père a grondé, l’œil plein de malice : « Et ta grand-mère, tu l’imagines ? Ma pauvre mère, apprenant lundi dans le journal que sa petite-fille passe ses nuits sur les routes avec M. Saïd al Quelque Chose al Bachi-Bouzouk ? Tu veux la tuer, Françoise, c’est ça que tu veux ? »
Les jours suivants, Saïd ne s’était pas manifesté. La jeunesse a la gomme généreuse : notre aventure était irréelle, je l’avais effacée. Le 24 décembre, à 17 heures, il a sonné à notre porte. Trop vieux, a pensé ma mère en l’invitant à entrer. Mon père a débouché une bouteille de Dézaley. Ils ont parlé horlogerie, marchés du Moyen-Orient. J’ai tardé à les rejoindre. Je me suis coiffée, j’ai passé ma robe de velours grenat. Encore un quart d’heure et nous serions chez la fameuse grand-mère. Le véritable Noël de famille, le Noël avec toute la tribu, c’était chez elle. Cette année-là, j’avais compté que nous serions dix-huit à table.
Au salon, Saïd transpirait, engoncé dans son complet trop neuf et le fauteuil crapaud. Je l’ai embrassé sur les deux joues, j’ai bu à sa prochaine soutenance de thèse. Puis ma mère s’est levée, a noué son foulard. Il fallait y aller. Pouvait-on déposer Monsieur à la gare puisque sa voiture était morte ? Saïd a décliné. Marcher lui ferait du bien, il ne marchait pas assez. Nous nous sommes séparés devant le garage. Mon père a avancé la DS, pendant que ma mère vérifiait fenêtres et loquets. « Noël, c’est aussi la fête des cambrioleurs », a-t-elle expliqué en ouvrant la portière. Mon père a démarré. J’ai agité la main dans le froid. Saïd n’a pas répondu. Alors, j’ai remonté la vitre. Je ne l’ai jamais revu. Anne Rivier

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